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Culture - Rencontre

Nizar Sabour, lumière patrimoniale dans la noirceur de la guerre

Une trentaine d'œuvres sombres de l'artiste syrien sont exposées à la galerie Mark Hachem* jusqu'au 22 janvier. Sa série « Al-Qalamoun » met en exergue la force de la culture, de l'histoire et de la religion afin de lutter face à l'horreur du conflit.

La noirceur des montagnes d’« al-Qalamoun ».

Il n'est pas le premier à s'inspirer de la chaîne du Qalamoun. Saliba Douaihy et Élias Zayyat l'ont fait avant lui. L'artiste syrien Nizar Sabour en révèle pourtant un nouvel aspect. Celui de la guerre. La montagne actuelle et ses villages ont été minés par les bombardements, meurtris par les disparitions et le sang qui a coulé. Toute la région est désormais bien loin de ressembler à celle qu'il a si souvent traversée depuis les années 70. Originaire de Lattaquié, il a fait des centaines d'allers-retours entre sa ville méridionale et la capitale syrienne, Damas.
«Depuis deux ans, le paysage se transforme, c'est le choc à chacun de mes passages dans ces villages», explique le peintre aux cheveux poivre et sel. La dernière fois qu'il a eu réellement le temps de parcourir ces montagnes? En 2011, à l'occasion du mariage d'un proche. Le Syrien garde en tête des visages, des histoires et des rencontres. «Quand la guerre arrive, toutes les images antérieures, de l'enfance et de la jeunesse, resurgissent tout à coup», note le cinquantenaire, en se remémorant les fresques chrétiennes des monastères syriaques qui datent du XIe au XIIIe siècle.

Mémoire visuelle et gustative
Attaché à la terre – dans ses tableaux comme dans sa vie – Nizar Sabour utilise des matériaux naturels afin de réaliser ses toiles. À l'image de la couleur noire granulée de ses tableaux qu'il fabrique en brûlant et en concassant des noyaux d'olives, l'artiste syrien utilise de nombreuses essences naturelles. «Je suis resté très marqué par mes souvenirs d'enfance, ils sont tous liés à la terre. J'allais souvent me balader en forêt. Je me rappelle de l'odeur du bois brûlé du barbecue. Ma mémoire visuelle et gustative se réveille ainsi», explique-t-il.
De la noirceur des montagnes, s'échappent de petites touches de couleurs primaires qui représentent les maisons des villages perchés entre 1500 et 2000 mètres d'altitude dans les montagnes du Qalamoun. La cité antique de Maaloula, lieu de pèlerinage chrétien grec-orthodoxe, réunit plusieurs couvents et monastères. Peiné par la destruction d'un tel patrimoine religieux, historique et culturel, l'artiste syrien a représenté ce village à plusieurs reprises. Il refuse pourtant catégoriquement d'évoquer l'aspect politique de la guerre, parmi les combattants du Hezbollah et l'armée loyaliste syrienne, qui détruit progressivement le Qalamoun. Même si c'est ce qui l'a motivé à réaliser cette série d'une trentaine d'œuvres.

Sauvegarder le patrimoine ou fuir
L'artiste préfère insister sur le syncrétisme millénaire qui existe au sein de cette montagne. Chrétiens et musulmans ont vécu en paix dans les mêmes villages pendant des siècles, des liens se sont tissés peu à peu entre confessions. «Depuis des milliers d'années, il existe des interconnexions entre ces deux religions, qui coexistent depuis toujours. Mais les rapports se désagrègent depuis deux ans à cause de la guerre», s'inquiète Nizar Sabour.
La gorge de l'artiste se serre alors. Il s'avoue «très inquiet» pour les chrétiens, les assyriens et les chaldéens du Moyen-Orient. «C'est devenu comme une ruche d'abeilles», se lamente-t-il. «Même si mes enfants ont déjà fui, je ne partirais pas de Syrie. Est-ce qu'ils reviendront un jour? Je n'en ai aucune idée», confesse l'artiste les larmes aux yeux. D'ailleurs, Nizar Sabour n'hésite pas à laisser transparaître ses sentiments patriotes dans ses tableaux. Il livre des échanges personnels, à l'image d'une discussion qu'il a avec une amie au téléphone qui lui confie: «Moi je t'aime et j'aime la Syrie.»

Icônes terrorisées
Que ce soit le nom des villages du Qalamoun, ou des vers du poète arabe al-Moutanabbi disséminés dans ses œuvres, l'artiste mêle histoires géographiques, culturelles et religieuses. Aussi, sur plusieurs de ses toiles, des représentations d'icônes byzantines orthodoxes ou d'autres «traces d'âmes musulmanes», selon ses propres mots, resurgissent. Comme effrayés, les saints et autres personnages religieux tentent de fuir les tableaux et se retrouvent aux extrémités, sur le bord du cadre.
La religion, si souvent représentée dans ses tableaux, est-elle une béquille dont Nizar Sabour se sert afin de surpasser l'horreur de la guerre? «C'est avant tout une histoire à protéger, qu'importe qu'elle soit chrétienne ou musulmane», assure le cinquantenaire. «Les traces des religions présentes dans le Qalamoun sont simplement un patrimoine qu'il faut tout faire pour sauvegarder», ajoute l'artiste impressionnant par sa carrure et son éloquence naturelle. Ses tableaux, funestes et mélancoliques, le sont tout autant.

* « Al-Qalamoun » de Nizar Sabour, à la galerie Mark Hachem jusqu'au 22 janvier, Capital Garden, rue Salloum, Mina el-Hosn, Beyrouth. Informations : 01/999313.

 

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