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Moyen Orient et Monde

La politique turque en Syrie : du bon voisinage aux alliances contradictoires et dévastatrices

Analyse
13/01/2016

Après les attaques de Diyarbakır en juin 2015, de Suruç en juillet et le double attentat d'Ankara en octobre, la Turquie est une nouvelle fois touchée en plein cœur de sa capitale culturelle et économique. L'attentat-suicide, hier à Istanbul, ciblant essentiellement des touristes étrangers, raisonne comme une menace redoutable dans un contexte où le gouvernement d'Ankara semble passer du statut d'acteur de la guerre par procuration à celui de belligérant impliqué de façon plus directe dans le conflit syrien, conséquence de la complexification de la donne en Syrie et de la difficulté pour les Turcs à reprendre la situation en main.

Cet attentat perpétré par un membre affilié au groupe État islamique (EI) semble répondre à la politique turque en Syrie, qui mène une confrontation de plus en plus affirmée face aux principaux acteurs régionaux et internationaux dans la crise syrienne.


Près d'une décennie après la parution du livre d'Ahmet Davutoğlu, Profondeur stratégique : la position internationale de la Turquie, la politique d'influence régionale turque fondée sur le « zéro problème avec (les) voisins » n'est plus qu'un vague souvenir. L'approche de la diplomatie turque visant à créer un hinterland au Moyen-Orient, sur la base d'échanges pacifiés et de partenariats économiques (voie privilégiée pour le repositionnement de la Turquie au centre de l'échiquier international), est battue en brèche par les développements intervenus en 2011.


Quelques mois après le début de la crise syrienne, épicentre des rapports de force régionaux hautement conflictuels, la Turquie apportait un soutien significatif aux groupes de l'opposition en Syrie, y compris les jihadistes. En participant à l'achat et à la livraison d'armements aux rebelles, les Turcs, sur la base de calculs d'intérêts à court terme, se sont mis à à soutenir l'opération globale de changement de régime qui devait, selon leurs projections, conduire à l'effondrement rapide du régime de Bachar el-Assad.
Mais Ankara s'est enlisé dans le bourbier syrien et s'est vu progressivement contraint de se livrer à un jeu à la fois complexe et périlleux, consistant d'une main à soutenir l'action de l'EI (comme l'a démontré la bataille de Kobané) afin de contenir les prétentions kurdes et, de l'autre, face à la montée en puissance d'un groupe obéissant à des logiques propres au point de retourner sa force de frappe contre ses parrains régionaux, à ouvrir ses bases à la coalition bombardant ce dernier. Prenant prétexte des premiers attentats, Ankara va mener à partir de juillet 2015 des frappes de représailles contre l'EI, mais surtout des raids massifs contre les bases du PKK en Irak.


Or la donne est devenue encore plus complexe à la faveur des évolutions du terrain. D'un côté, les forces du régime syrien, confortées par l'intervention militaire russe depuis septembre 2015, retrouvent leur vigueur et entreprennent la sécurisation de l'axe Damas-Homs-Hama-Alep-Lattaquié (le « pays utile »), pendant que les Kurdes du PYD renforcent leurs positions dans le nord de la Syrie. De l'autre, les multiples tentatives turques de constituer, avec l'aide des États-Unis, une force rebelle modérée, se soldent par un échec patent.
La stratégie de miser sur l'EI pour endiguer la progression des Kurdes a doublement montré ses limites : d'une part, le risque de concrétisation du projet autonomiste kurde, tant redouté par Ankara, plane comme une menace si les États-Unis ou la Russie, dans le jeu des rivalités les opposant, finissent par soutenir ces prétentions. De l'autre, Ankara est pris dans un engrenage où, en réponse à une situation qui lui échappe sur le terrain, son implication dans les antagonismes régionaux se renforce de manière directe croissante, mais en l'exposant à des débordements de plus en plus graves sur son territoire. Au moment de l'« incident » du chasseur-bombardier Su-24 russe abattu par deux F16 turcs, il a été fait état de la présence directe de forces de sécurité turques dans les villages turkmènes de l'autre côté de la frontière. Ankara a également déployé en Syrie une brigade blindée et plusieurs systèmes offensifs Koral. Impliquée contre les Kurdes, l'EI, la Russie et les soutiens du régime de Damas, la Turquie ne peut qu'essuyer sur son propre sol les conséquences de son action belligérante en Syrie.

 

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