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Moyen Orient et Monde

Les Kurdes auront-ils leur Rojava ?

Éclairage

Les YPG pourraient exiger un territoire autonome en échange de leur contribution contre l'EI, où leurs progrès alimentent les craintes d'Ankara.

09/01/2016

Il semblerait que les craintes de la Turquie soient fondées. Depuis un moment déjà, la constante avancée des forces kurdes face à l'État islamique (EI) en Syrie les propulse sur le devant de la scène, les faisant paraître comme seuls aptes à contrer le groupe terroriste. Si les progrès kurdes réjouissent certains, ils inquiètent toutefois la Turquie qui, pas plus tard qu'il y a trois jours, a exprimé ses appréhensions au général américain Joseph Dunford, chef d'état-major des armées des États-Unis, alors en visite express à Ankara.

Pour rappel, les Forces démocratiques syriennes (FDS, coalition militaire créée en octobre par les YPG – Unités de protection du peuple – Kurdes et divers groupes arabes syriens) ont traversé l'Euphrate fin décembre, prenant le barrage de Techrine. Ce faisant, les FDS ont défié ouvertement la Turquie, qui refuse une présence kurde à sa frontière. Le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu avait d'ailleurs affirmé à ce moment que seuls les membres arabes et non kurdes des FDS avaient traversé cette rivière stratégique. Il semblerait toutefois que les Kurdes n'aient pas respecté la « ligne rouge » établie par Ankara, allant jusqu'au village d'Abou Qilqil avec le soutien de frappes américaines qui ont accompagné leur progression, précise à L'Orient-Le Jour Fabrice Balanche, géographe spécialiste de la Syrie. La Turquie a immédiatement protesté auprès des États-Unis. Comme les Kurdes ont déjà essuyé des tirs de mortier turcs par le passé à la frontière syro-turque (en juillet, notamment, près de Jarablus), cela pourrait arriver de nouveau, estime Carl Drott, sociologue spécialiste de la question kurde.

Les États-Unis pourraient probablement s'attirer les foudres de la Turquie, dont ils ont besoin pour freiner l'entrée de demandeurs d'asile en Europe, ainsi que la circulation de l'EI vers et de la Syrie. Mais la Turquie n'a, jusque-là, fait aucun effort significatif en ce sens, malgré les fonds supplémentaires offerts par l'Union européenne (UE) pour la gestion des réfugiés. Et à part quelques protestations de convenance, la répression contre les Kurdes en Turquie n'est pas violemment critiquée par la communauté internationale. « (Le président américain Barack) Obama en a un peu marre d'Erdogan, du double jeu de la Turquie qui a laissé prospérer l'EI et ne prend pas les mesures adéquates, et c'est pour cette raison qu'ils ont décidé d'appuyer les Kurdes », juge M. Balanche.


(Lire aussi : Le labyrinthe syrien de la Turquie)

 

Les Kurdes aidés des Russes ?
Pendant ce temps, les Kurdes profitent également de l'aide militaire de la Russie, explique le spécialiste, dans la région d'Afrin notamment. Dans la région d'Aazaz, ils les aident par des frappes aériennes leur permettant d'avancer vers l'est. Toutefois, avance M. Drott, les Kurdes risquent de ce fait de s'aliéner le soutien des rebelles arabes ; ces derniers pourraient croire que les Kurdes ont choisi le camp du régime syrien en acceptant une aide russe.

Les enjeux sont pourtant considérables : les forces kurdes pourraient réussir à piéger l'EI et isoler Raqqa, sa capitale de facto en Syrie. Mais de là à affirmer qu'ils vont participer à la prise de cette ville, il y a un pas qu'il ne convient pas de franchir. Pour M. Balanche comme pour M. Drott, il est clair que cette prise est militairement possible, mais n'aura pas lieu, pour la simple raison que Raqqa, Deir ez-Zor et les régions environnantes sont des territoires arabes, que les Kurdes ne revendiquent pas pour leur Rojava (Kurdistan syrien, région du nord-est de la Syrie déclarée autonome en 2013). Ils ne vont donc pas perdre des effectifs et des armes vitaux pour prendre une ville qui ne leur sera d'aucune utilité. En revanche, s'ils prennent Manbij, Jarablus, et qu'ils ferment la frontière turque, ils pourront affaiblir l'EI, permettant une prise future de Raqqa. « On se doute bien que ce qui intéresse les Kurdes, c'est de relier Afrin et Kobané ; il n'est pas sûr qu'une fois cela accompli, ils aideront la coalition à prendre Raqqa », souligne M. Balanche.


(Lire aussi : Les Forces démocratiques syriennes se veulent une force d'opposition incontournable)

 

Rebelles arabes vs forces kurdes
Plus encore, une confrontation entre les forces kurdes et certains groupes rebelles arabes pourrait avoir des conséquences désastreuses, malgré les ennemis communs, à savoir l'EI et le régime de Damas. Certains rebelles sont en effet très opposés aux Kurdes et se sont heurtés à eux par le passé. Il ne faut pas oublier non plus le quartier aleppin de Cheikh Maksoud, majoritairement kurde, et pris en tenaille entre les rebelles et le régime, rappelle M. Drott. Des combats y ont d'ailleurs eu lieu entre les FDS et d'autres groupes comme Ahrar al-Cham, le Front al-Nosra, ainsi que des factions de l'Armée syrienne libre (ASL). Le quartier semble être d'importance stratégique pour les deux. Le quartier en question, sans faire partie du Rojava revendiqué par les Kurdes, reste leur talon d'Achille.

À long terme, les forces kurdes pourraient espérer obtenir leur territoire autonome, ou plutôt la reconnaissance internationale de ce Rojava, en échange de leur « contribution » militaire, surtout si elle permet la reprise de Raqqa à l'EI. « Je pense que les Américains sont favorables à la reconnaissance d'un territoire autonome kurde en Syrie. Toute la question est de savoir qui va diriger ce territoire autonome », explique Fabrice Balanche. « Ce qui inquiète plus particulièrement les Turcs, c'est que ce soit le PYD, branche syrienne du PKK ; ce serait un groupe semblable au PDK de (Massoud) Barzani, (le président turc Recep Tayyip) Erdogan pourrait s'entendre avec eux, mais ce n'est pas le cas. »

Les délimitations géographiques de cette zone sont aussi un enjeu crucial : Afrin va-t-elle rester séparée du reste du Rojava, ou bien les Kurdes réussiront-ils à la relier à Kobané, le long de la frontière ? Il pourrait y avoir des négociations avec la Turquie, avance le géographe. Mais les territoires turkmènes au nord d'Aazaz et à l'ouest de Jarablus rendent la situation particulièrement délicate. Mais si les Kurdes sont présents un peu plus bas, vers Manbij, ou le nord d'al-Bab, où se trouve d'ailleurs une importante population kurde, il pourrait par exemple y avoir un corridor vers Afrin, sans être directement à proximité de la frontière turque.
La Turquie n'acceptera jamais, peut-on objecter. Mais il est improbable que la Turquie prenne le risque d'intervenir militairement en Syrie, sachant que l'armée syrienne pourrait lui tirer dessus. Quant aux États-Unis, ils chercheront vraisemblablement à esquiver toute action politique sensible non nécessaire dans la région, juge M. Drott, qui rappelle que l'objectif premier reste avant tout le combat contre l'EI. « Mais j'ai l'impression aussi que les objections turques concernant un territoire kurde autonome en Syrie sont un peu moins fortes que par le passé, d'autant plus que les États-Unis les prennent moins en considération », conclut l'expert.


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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"Rojava ? Peshmergas etc. ? C'est quoi ça ? Du "kurde" ?
Un "dialecte" perse, quoi ? C'est c'la ?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LES KURDES SYRIENS JOUENT LEUR QUITTE OU DOUBLE... LE CROUPIER EST SYRIEN ET LE PARIEUR EST TURC...

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"Toutefois, avance M. Drott, les Kurdes risquent de ce fait de s'aliéner le soutien des rebelles arabes ; ces derniers pourraient croire que les Kurdes ont choisi le camp du régime syrien en acceptant une aide russe." !
Pourquoi ce "conditionnel" ?
Ils ont Collaboré avec l'aSSadique depuis le début ! C'est même lui qui leur a livré des régions entières qu'il n'arrivait plus à contrôler.... !
Avec la "bénédiction" d’Äasraël bien sûr.

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