Un pays désespérément privé de président de la République, un gouvernement qui a de la peine à gouverner, un Parlement amorphe, un afflux catastrophique de réfugiés et une armée s'épuisant à combattre les bandes terroristes : tout cela sans même parler des petites et grandes misères de la vie au quotidien ; la moindre n'étant pas ces montagnes d'immondices vouées au voyage, mais qui continuent de pourrir en liste d'attente.
À l'heure des bilans de fin d'année, force est d'admettre que le tableau n'est guère reluisant, même si, hors saison, le soleil veut bien faire des heures supplémentaires. En fait de bilan, on ne saurait dire à quel point est satisfaisant celui des banques libanaises. Ce que tout le monde sait en revanche, c'est que dans cette débandade générale des institutions et des services, le secteur bancaire libanais fait figure de survivant, de battant, de résistant, alors que tout autour de nous sévit la tempête. Non seulement en effet le Liban peut se targuer d'une longue et fort honorable tradition bancaire, mais une constante surveillance et un incessant effort d'assainissement de la part de la Banque centrale ont permis de perpétuer cette tradition en dépit des accidents de parcours.
Or, c'est à ce même et dernier bastion d'excellence que s'en prennent maintenant les naufrageurs de la République, brandissant injonctions, menaces voilées et même leçons de morale. L'occasion de cet insolent avertissement adressé la semaine dernière aux banquiers libanais par Hassan Nasrallah aura été le vote, par le Congrès américain, d'une loi prévoyant des sanctions contre les banques qui financeraient sciemment les activités illicites du Hezbollah, désigné par Washington comme organisation terroriste, ou qui se prêteraient à des transactions avec la milice ou ses prête-noms.
Il faut dire que l'affaire est vieille comme le monde. Depuis la nuit des temps en effet, l'argent est le nerf de la guerre, et innombrables sont les exemples de groupes armés se livrant à toutes sortes de trafics (drogues, armes, blanchiment et autres rackets ) pour entretenir l'ardeur de leurs troupes et la fidélité de leurs sympathisants : surtout quand le parrain et bailleur de fonds étranger se fait chiche de ses deniers. À cet égard (et c'est bien le moins qu'on puisse dire), le Hezbollah est loin de jouir d'une réputation irréprochable, ayant été à diverses reprises mis en cause en Afrique comme en Amérique latine.
Ce n'est là cependant que la moitié du problème ; l'autre moitié, non moins lourde d'implications, c'est la prétention de la milice à intimider les banques, à les mettre en garde contre toute soumission à ce qu'elle qualifie de diktat américain : ce qui reviendrait, à en croire Hassan Nasrallah, à pénaliser iniquement d'honnêtes commerçants. Et de demander – là est le plus énorme – où donc est l'État, où est la justice libanaise qui autoriseraient une telle iniquité : stupéfiante interrogation émanant du chef d'un parti qui s'est arrogé la décision de paix ou de guerre, qui s'est aménagé des zones interdites à l'autorité publique et qui a mis en péril la situation des centaines de milliers d'expatriés libanais dans le Golfe.
Reste le plus important. Pour rien au monde, même le plus compréhensif, le plus coopératif, le plus complaisant des établissements de crédit ne se risquerait à braver l'interdit. Entre autres calamités, il pourrait se voir exclure du système international de paiement en dollars et privé de tout correspondant dans la sphère d'influence US.
Le nerf de la guerre, disait-on ? La dépression n'est pas très loin.


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