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Moyen Orient et Monde

Les Libyens ont-ils d’autre choix que l’accord de Skhirat ?

Crise

Le danger le plus grave demeure l'expansion progressive de l'EI, qui contrôlerait quelque 20 % du territoire.

21/12/2015

« Nous sommes en guerre, nous avons un ennemi, Daech (acronyme arabe de l'État islamique, EI), que nous devons combattre et écraser en Syrie, en Irak et demain sans doute en Libye », déclarait début décembre le Premier ministre français Manuel Valls. Cette affirmation pour le moins pessimiste ne laisse pas augurer une amélioration de la situation sécuritaire dans un pays ravagé par les violences depuis 2011.

La signature le 17 décembre à Skhirat, au Maroc, d'un accord interlibyen sous l'égide de l'Onu était censée apaiser les tensions, politiques notamment, entre les deux gouvernements et Parlements libyens qui siègent à Tobrouk et à Tripoli (le premier, formé de libéraux et de nationalistes, est reconnu par la communauté internationale ; le second, dominé par les islamistes, ne l'est pas). Toutefois, l'accord de Skhirat n'a été signé que par une poignée de représentants des deux gouvernements, et non par une majorité représentative de ces responsables. Comme l'indique Kader Abderrahim, chercheur à l'Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) à Paris, interrogé par L'Orient-Le Jour, « les deux Parlements sont soumis aux pressions des miliciens de chacun des deux bords. Ces derniers ont des agendas très différents, et ne veulent pas que cette négociation ait lieu sous la pression de puissances étrangères. Je ne suis donc pas optimiste du tout », ajoute le chercheur.

Autre point d'achoppement de l'accord : un futur rôle éventuel du général Khalifa Haftar, aujourd'hui à la tête des forces armées libyennes et décidé à éradiquer le terrorisme islamiste. À ce sujet, le plus intéressant est que l'émissaire onusien Martin Kobler a rendu visite ces derniers jours au général Haftar. « Cherchent-ils à le faire entrer dans le jeu politique ?
Il ne faut pas oublier que le général Haftar avait demandé la levée de l'embargo sur les armes pour mieux lutter contre les terroristes de Daech », s'interroge Saïd Haddad, chercheur associé à l'Iremam (Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman) en France, en réponse à une question de L'OLJ.

(Lire aussi : L'accord signé à Skhirat sera illégitime, selon un responsable libyen)

Accord mort-né à Tunis

Il est également nécessaire de rappeler qu'un accord avait été négocié le 6 décembre à Tunis entre Libyens, sans aucune ingérence occidentale ; mais il avait été immédiatement rejeté à la fois par les Nations unies à travers leur émissaire Martin Kobler, et par les États-Unis. Les Libyens se sont donc braqués, surtout les miliciens, qui incarnent les courants les plus durs, vu que ce sont eux qui ont mené la guerre contre l'ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, explique M. Abderrahim. C'est pour cette raison qu'ils n'acceptent pas que l'on puisse venir leur dicter les termes précis de compromis concernant leur pays. En attendant, cela pérennise et complique encore plus une crise déjà très difficile à résoudre. La région est devenue une poudrière : le Proche-Orient n'est plus seul concerné, le Maghreb aussi est directement visé par cette situation avec Daech. « C'est à la limite du supportable pour un pays comme la Tunisie, qui a subi trois attentats cette année », déplore le chercheur.

En outre, et pas plus tard que la veille de l'accord de Skhirat, les chefs des deux gouvernements s'étaient, pour la première fois depuis l'éclatement de la guerre civile en Libye, rencontrés à Malte, et rejeté à l'unisson l'accord onusien. La légitimité de ce dernier a donc été d'emblée remise en question, d'autant plus qu'il appelle notamment à la formation d'un gouvernement d'union nationale. Seulement, un tel gouvernement serait particulièrement difficile à mettre en place, ne serait-ce qu'à cause des dissensions opposant les deux Parlements actuels, et pourrait mener à l'émergence d'un troisième gouvernement en Libye, explique Saïd Haddad. « Il faut aussi que le gouvernement, une fois constitué, puisse faire appel à l'aide internationale qui interviendrait alors en Libye contre l'EI, ainsi que contre les réseaux d'immigration clandestine », souligne-t-il. Et d'ajouter : « L'un des points positifs de cet accord est qu'il pourrait permettre une aide bien plus substantielle de la part de la communauté internationale, non seulement sur le plan sécuritaire, mais également sur le plan économique, etc. »

(Lire aussi : La menace de l'EI est un risque pour la Libye, mais aussi une occasion à saisir)

Daech, danger pour le Maghreb

Ce scénario reste peu probable, estime toutefois M. Abderrahim, selon lequel « il y a déjà un troisième acteur qui s'appelle Daech et qui prospère, lui, sur les contradictions et les divergences entre les deux gouvernements ». Pendant que les dissensions politiques s'approfondissent, le groupe tente de se déployer et de poursuivre son expansion, notamment vers les sites pétrolifères de Syrte et Benghazi. Il y a quelques mois pourtant, certains observateurs avaient affirmé que l'EI, implanté à Syrte et Derna, devenu leur fief, en avait été chassé. Mais il est bel et bien ancré dans le pays, insiste le spécialiste. « Viendra un moment où les gens se soulèveront, mais pour l'instant, Daech contrôle près de 20 % du territoire libyen, si l'on prend en considération l'ensemble du territoire (qui comprend de larges étendues désertiques), et pas seulement la bande côtière », précise-t-il.

Pourtant, la communauté internationale a tout à perdre dans l'aggravation de la situation et l'expansion de l'EI, sans oublier la prolifération de réseaux d'immigration clandestine. La France fait partie des grandes puissances qui ont le plus souffert, et investi dans la guerre contre Daech. Pour M. Abderrahim, l'Hexagone avait une carte maîtresse à jouer. C'est le pays européen qui aujourd'hui entretient des relations privilégiées avec l'ensemble des acteurs périphériques qui ont un rôle direct ou indirect à jouer dans la guerre civile en Libye : Égypte, Qatar, Arabie saoudite, Turquie et Algérie. « Je ne comprends pas pourquoi la France n'a pas pris d'initiative diplomatique avec ses partenaires, leur demandant d'agir sans qu'elle ne soit pour autant accusée d'ingérence, sur les miliciens qu'ils contrôlent sur le terrain (pour les pousser à s'unir pour l'intérêt commun). Mais elle est restée complètement attentiste », déplore le chercheur.

En attendant, il semble que si l'accord de Skhirat a été rejeté, et ajoute encore plus de confusion à celle déjà ambiante, aucune autre solution ne se profile à l'horizon. Un gouvernement unique est nécessaire pour apporter une stabilité à la fois institutionnelle et politique à ce pays qui en a tant besoin.


Pour mémoire 

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