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Après Kadhafi, le déluge...

Après Kadhafi, le déluge...

Libye

Depuis la chute de l'ancien dictateur, le pays n'a connu que conflits sanglants et paralysie politique, alors que plusieurs acteurs, internes comme internationaux, dominent depuis la scène libyenne. Décryptage d'une situation au bord de l'explosion.

08/09/2014

Le 20 octobre 2011, après plus d'un mois de siège sur Syrte, le colonel Mouammar Kadhafi s'y retrouve piégé. L'ancien dictateur libyen, cherchant à fuir sa ville natale dans laquelle il s'était retranché après sa chute, est capturé, lynché et tué le jour même après l'attaque de son convoi. Pour la Libye, c'est la fin de la Jamahiriya. Pour les Libyens, la fin de près de 42 ans d'un règne despotique. Une nouvelle page s'ouvre alors pour le pays avec l'espoir d'avoir une nouvelle ère plus démocratique et plus libérale. Sauf que les événements ne se sont pas vraiment déroulés comme prévu.

Après la chute de Mouammar Kadhafi, le premier Parlement, le CGN, est élu, avec une majorité de sièges réservés aux islamistes. La nouvelle Assemblée est réticente à désarmer la myriade de brigades formées pendant l'insurrection, ces brigades mêmes qui ont précipité la chute du tyran. Elle leur confie le maintien de la sécurité dans les grandes villes, ainsi que la gestion des frontières. C'est là l'erreur principale qu'ont commise les nouvelles autorités : les insurgés, hier unis contre Kadhafi, regroupés au sein de milices souvent tribales, ne tardent pas à faire leur propre loi. Chaque milice veut sa part du gâteau, et elles finissent inévitablement par s'affronter.

(Lire aussi : Chaos militaire et désordre politique : la Libye à la dérive)

Équation à mille inconnues

Aujourd'hui, pour simplifier une équation à mille inconnues, on pourrait regrouper les protagonistes sur le terrain en deux grands ensembles : les islamistes et les anti-islamistes. Les premiers réunissent entre autres l'Aube de la Libye et les milices de Misrata. Les seconds, plus modérés, appuyés par les milices de Zenten, sont réunis autour de Khalifa Haftar, un général dissident qui a fait de la chasse aux islamistes son affaire personnelle. Son opération « dignité », visant à « purger » le berceau des « terroristes », est vue d'un bon œil par l'Occident : le militaire, accusé par ses détracteurs de mener une « contre-révolution », semble être le seul rempart contre les islamistes. Il s'attire aussi les bonnes grâces d'une opinion publique plutôt laïque, qui avait vu en la chute de Kadhafi une « libération » et une nouvelle page pour la Libye.
Un schéma trop simpliste peut-être pour le casse-tête qu'est réellement la Libye, mais il résume convenablement la situation sur le terrain.

Les affrontements qui se concentrent surtout dans les deux grandes villes, Tripoli et Benghazi, paralysent le pays et forcent à l'exil une bonne partie des Libyens, ainsi que la majorité des missions diplomatiques. Les groupes islamistes sont dangereux, armés jusqu'aux dents, et présentent une menace de taille pour leurs adversaires. Pour Ahmad Koraty, ancien révolutionnaire qui est aujourd'hui à la tête d'une boîte de communication, les islamistes disposent en effet d'armes développées. « Ils sont ceux qui ont tenu tête à l'armée de Kadhafi », rappelle-t-il.

Par contre, à Tunis où elle a réussi à trouver exil, une source, qui s'est exprimée sous le couvert de l'anonymat, ne partage pas cet avis. « Il ne faut pas croire ce qui se dit dans les médias. Les milices ne disposent pas d'armes aussi sophistiquées qu'on le prétend. En six semaines, avec près de 10h de combats par jour, le bilan ne s'est élevé qu'à une centaine de morts, ce qui est relativement peu en termes de guerre. Par ailleurs, la majorité des victimes était des civils, preuve que les combattants sont mal entraînés et mal organisés. » En comparaison, « les forces armées du général Haftar sont très disciplinées : lors des affrontements autour de l'aéroport de Tripoli, les milices de Zenten ont immédiatement obéi aux ordres et ont évacué l'aéroport, cédant la place aux milices de Misrata », ajoute l'employé d'ambassade, remettant presque en cause la victoire des derniers dans cette bataille décisive.

(Lire aussi : À Derna, un homme exécuté en public dans un stade de foot)

Dans l'œil du cyclone

Mais plus qu'une guerre civile se limitant à des acteurs locaux, le conflit libyen est surtout un terrain de jeu pour les puissances régionales et internationales.
Depuis 2011, elles n'ont fait qu'exprimer leur intérêt grandissant pour ce riche pays d'Afrique. En effet, la Libye n'est que le deuxième producteur de pétrole brut en Afrique après le Nigeria et devant l'Algérie, mais elle dispose de la plus grande réserve de pétrole du continent. C'est peut-être pour cette raison que la coalition, formée par la France, les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada, et rassemblée sous l'égide de l'Otan, n'a pas tardé à intervenir au début de la révolution pour freiner les envies génocidaires de Kadhafi.

Dans ce contexte, le rôle que l'Égypte joue dans ce conflit a pris une dimension importante ces derniers jours. Le voisin est accusé par les islamistes d'avoir bombardé leur position avec les Émirats arabes unis. L'Égypte du maréchal Sissi, qui lutte contre ses propres islamistes depuis que l'armée a renversé le président Mohammad Morsi, issu des Frères musulmans, aurait en effet tout intérêt à combattre les islamistes libyens. Preuve d'ailleurs d'un lien de plus en plus fort entre les deux voisins, le chef de l'état-major libyen, accompagné d'une délégation de hauts responsables de la sécurité, s'est rendu en Égypte, deux fois en une semaine, pour des pourparlers avec des officiers égyptiens concernant les derniers développements en Libye. Il semblerait donc que Le Caire soit bien plus impliqué dans ce conflit qu'il le prétend.

(Pour mémoire : Quand les échos de la bataille de l'aéroport rythment le quotidien des Tripolitains)

Dans la liste des pays qui soutiennent une partie ou l'autre du conflit, le Soudan est en tête ! Surprenant pour l'un des États les plus pauvres d'Afrique. Les islamistes reçoivent ainsi des munitions soudanaises pour combattre leurs ennemis. En 2011 déjà, Omar el-Béchir, le président soudanais, avait affirmé avoir apporté un soutien « humanitaire, mais aussi en armes à tous les révolutionnaires libyens à Misrata, dans les montagnes de l'Ouest, à Zawiyah et dans toutes les régions de la Libye ».
Pour ce qui est du rôle de l'Arabie saoudite, du Qatar ou même des États-Unis dans ce conflit, M. Koraty et la source anonyme sont d'accord pour dire qu'il est bien trop compliqué « de tracer une carte de ce conflit. Tout le monde a un intérêt en Libye. On ne peut pas vraiment identifier les différents soutiens ».

Concurrents et rivaux

Et sur le plan politique, la situation n'est guère plus réjouissante. Il y a quelques mois, de nouvelles élections législatives sont venues remplacer un Parlement paralysé par un bras de fer entre libéraux et islamistes. Cette nouvelle Assemblée, qui manque de légitimité, s'exile de facto à Tobrouk, à plus d'un millier de kilomètres de la capitale en proie à des combats sanglants.

Les islamistes de leur côté se réclament encore de l'Assemblée sortante (CGN) où ils disposaient de la majorité des sièges. Le CGN décide ainsi de poursuivre ses activités en dépit du nouveau Parlement. La situation se complique un peu plus quand les islamistes du CGN chargent Omar al-Hassi, une personnalité pro-islamiste, de former un « gouvernement de salut national », bien que le pays dispose déjà d'un gouvernement provisoire. Ainsi, la Libye n'est pas loin de se retrouver avec deux gouvernements concurrents et deux Parlements rivaux.

(Reportage : L'expresso et la pizza: deux spécialités ... libyennes)


Depuis Tunis, notre source a néanmoins décidé de faire dans l'optimisme, « dans deux semaines, la situation devrait aller mieux. Un nouveau gouvernement formé par l'actuel Premier ministre Abdallah al-Theni, reconnu par la communauté internationale, devrait voir le jour ».

Nostalgie ?

Vu les données sur le terrain, doublées d'une hausse de l'insécurité, d'une pénurie de produits alimentaires de base et de coupures de courant, pouvons-nous parler aujourd'hui de nostalgie de l'ère Kadhafi ? Certes, sous le régime Kadhafi, les libertés politiques étaient quasi nulles et le pouvoir s'appuyait sur un système de terreur et de surveillance constante de la population. « Il y avait une ligne directrice et il fallait la suivre », insiste l'employé d'ambassade.

Mais la tyrannie avait aussi ses bienfaits. En effet, le colonel a utilisé les ressources financières du pays pour en développer les infrastructures, le système de santé et l'éducation gratuits pour tous. Le taux d'alphabétisation, avec 82 % de la population sachant lire et écrire, est le plus élevé d'Afrique du Nord.
Mais selon notre source en Tunisie, « vous ne voudriez pas mettre vos enfants dans une école libyenne. Là-bas, à peine les élèves sont-ils en âge de lire et d'écrire qu'ils fument déjà des cigarettes », raconte-t-il pour l'anecdote. Et à l'exilé d'ajouter : « Ne parlons pas des hôpitaux ! La situation est à un point catastrophique que plus de 200 000 personnes viennent en Tunisie chaque année se faire soigner. »

(Lire aussi : La disparition de l’État-nation arabe, le commentaire de Christopher Hill)

Avec un PNB par habitant de 12 020 dollars, la Libye se situe parmi les cinquante pays les plus prospères. Pourtant, « nous ne vivions pas si bien. On ne peut pas dire que le peuple ait beaucoup profité de la richesse du pays », renchérit M. Koraty.
Des bienfaits contestables donc.

Les « blooded killers »

Avant de conclure, la source à Tunis propose un scénario intéressant. Si Kadhafi était resté au pouvoir jusqu'au bout et était mort d'une mort naturelle, que serait-il advenu de la Libye ? « Résoudre la question de qui succédera au colonel à elle seule aurait suffi à mettre le feu aux poudres. Avec ses cinq fils, l'un gay salafiste, le second cocaïnomane de service, le troisième imbu de lui-même et les deux derniers surnommés "blooded killers", chacun disposant de sa propre armée, vous pouvez imaginer le chaos. »

De plus, rien dans la Constitution ne vient cadrer la question de succession. Mouammar Kadhafi est arrivé au pouvoir en 1969 par un coup d'État, renversant ainsi le régime monarchique de la dynastie al-Sanussi. En 1977, il réorganise les institutions politiques de la Libye en faisant du pays une Jamahiriya, théoriquement gouvernée par le peuple lui-même selon un système de démocratie directe. En 1979, il renonce au poste officiel de chef de l'État, mais demeure de facto aux commandes de la Libye avec le titre de « guide de la révolution de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste », exerçant un pouvoir absolu en dehors de tout cadre temporel ou constitutionnel.

« Les Libyens le savaient depuis les années 90 : les fils Kadhafi seraient le futur problème de la Libye. Pour succéder à leur père, ils auraient renforcé leurs armées respectives en créant des alliances avec différentes tribus sur le terrain et auraient ainsi mené le pays à la guerre civile. Aujourd'hui, au lieu d'une lutte acharnée pour le pouvoir entre cinq frères, l'un plus dérangé que l'autre, on assiste à une lutte entre différentes milices armées. Un scénario qui a finalement mené au même résultat : une guerre civile. »



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