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Nos lecteurs ont la parole - Mayssa Sader

Fin de patrie

Cela fait des années que je ne comprends plus ce qu'est le Liban. Pourtant, il y a quelques mois encore, lorsqu'un étranger me demandait « à quoi ressemble le Liban », mes yeux s'illuminaient et je saisissais toute occasion pour commencer mon récit merveilleux. Je choisissais les mots qu'il aimerait entendre –
ce vivre-ensemble de la mer et des montagnes, des chrétiens et des musulmans, des citoyens et des réfugiés, des boîtes de nuit et des camps palestiniens, qui te fait rêver... D'un vivre-ensemble au milieu des ordures, sans que ces ordures nous embêtent. Parce que le Libanais est de par sa nature ouvert à la différence, ou plus encore, à la diversité ; parce que nous acceptons, à bras ouvert, toutes les ordures, bactériennes ou humaines soient-elles. J'essayais de trouver des fleurs dans tous les maux et de dissimuler la réalité presque merveilleuse par des récits encore plus merveilleux.
Je racontais des histoires sur mon cher pays, qui faisaient croire à mes auditeurs que le père Noël existe encore et qu'il habite au Liban. J'étais convaincue que Beyrouth était la ville des merveilles et qu'il fallait à tout prix convaincre mon ami « de plonger au plus profond du gouffre », que Beyrouth ressemblait à ce que Tim Burton a imaginé avec des altérations toutes minimes. Peut-être des mouches noires au lieu du seul lapin blanc. Mais là encore, ces mouches sont si fabuleuses qu'elles vous « endorment dans un rêve sans fin ».
Mon fantasme à moi, il s'est réalisé, ce matin même, après tant de retenue. Son bruit retentit de partout, d'une telle force qu'il me paralysa. Ce matin-là, j'ai accouché d'une déception macabre, d'une colère presque criminelle. Alors je croise un autre ami, dans les couloirs labyrinthiques de l'université. On parle des élections régionales. Puis, dans un grand enthousiasme, il me demanda : « Mais du coup Mayyyssa – toujours avec un accent pointu sur le y –, tu ne m'as jamais dit à quoi ressemble réellement le Liban ? »
Je lui répondis, d'une voix basse, triste. Peut-être même frileuse. « Le Liban... J'en sais rien, moi. Il faudrait d'abord chercher un Libanais, pour qu'il puisse ensuite t'expliquer ce qu'est le théâtre de l'absurde. Moi, j'ai tout oublié. Je n'ai de souvenirs que pour la Fin de partie. Fini, c'est fini, ça va peut-être finir. Et aujourd'hui c'est la fin de ma partie. De ma patrie. »

Mayssa SADER

Cela fait des années que je ne comprends plus ce qu'est le Liban. Pourtant, il y a quelques mois encore, lorsqu'un étranger me demandait « à quoi ressemble le Liban », mes yeux s'illuminaient et je saisissais toute occasion pour commencer mon récit merveilleux. Je choisissais les mots qu'il aimerait entendre –ce vivre-ensemble de la mer et des montagnes, des chrétiens et des musulmans, des citoyens et des réfugiés, des boîtes de nuit et des camps palestiniens, qui te fait rêver... D'un vivre-ensemble au milieu des ordures, sans que ces ordures nous embêtent. Parce que le Libanais est de par sa nature ouvert à la différence, ou plus encore, à la diversité ; parce que nous acceptons, à bras ouvert, toutes les ordures, bactériennes ou humaines soient-elles. J'essayais de trouver des fleurs dans tous les maux et de...
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