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Moyen Orient et Monde

La Méditerranée et la question du climat : ouvrons les yeux !

Tribune
24/11/2015

Le changement climatique est l'un des graves problèmes auquel l'humanité est confrontée. Les menaces sont connues : désertification, acidification des océans, accroissement des phénomènes climatiques extrêmes, disparition de la biodiversité. La Méditerranée est déjà l'une des premières régions touchées.
La cause du changement climatique est extrêmement simple : c'est l'augmentation de la concentration dans l'atmosphère des gaz à effet de serre (dioxyde de carbone, méthane, protoxyde d'azote et ozone principalement) issue de l'activité humaine (combustion d'énergies fossiles comme le pétrole ou le charbon, processus industriels comme la production de ciment ou d'acier, déforestation et plus généralement changement de l'usage des terres libérant le carbone contenu dans les plantes, etc.). Mais si sa cause est simple, sa résolution l'est beaucoup moins. La difficulté vient de l'absence de lien direct entre le fait d'émettre des gaz à effet de serre et le coût des dommages que ces émissions engendrent.


Résoudre la question du changement climatique ne peut se faire qu'à l'échelle mondiale. Un État, une région, une entreprise ou un citoyen ne peut pas agir seul car ce qui importe est la concentration globale des émissions de gaz à effet de serre dans l'atmosphère qui n'ont pas de frontières. C'est pour cette raison que les négociations sous l'égide de l'Onu sont essentielles et que la Cop21 sera déterminante, ainsi que la Cop22, qui lui donnera suite. Est-ce à dire que seule l'action au niveau mondial compte ? Bien au contraire. La complexité du monde d'aujourd'hui impose de s'appuyer sur des niveaux intermédiaires pour résoudre les problèmes globaux. La région euro-méditerranéenne est indéniablement l'un de ces ceux-ci pour deux raisons.

 

(Tribune : Climat : le point de non-retour)


Premièrement, au cœur de cette région, se trouve un bien commun à l'humanité toute entière : la mer Méditerranée. La Méditerranée, un berceau de l'humanité peuplé de près de 800 millions d'habitants, dont près des deux tiers vivent sur les côtes. Elle est riche d'une incroyable biodiversité : plus de 25 000 espèces de plantes et d'animaux sont originaires de cette région, dont près de la moitié ne se trouvent pas ailleurs dans le monde ; plusieurs millions d'oiseaux migratoires profitent de ses terres humides pour y faire escale et se nourrir. Ce bien commun est pourtant extrêmement fragile en raison notamment d'une intense activité humaine. Le tourisme, par exemple, activité-clé de nombreux pays des rives de la Méditerranée a connu une croissance exponentielle au cours des dernières décennies. De 58 millions de touristes internationaux en 1970, la Méditerranée est passée à 283 millions en 2011 et 637 millions sont prévus pour 2025. On pourrait également citer le transport maritime (15 % des escales mondiales ont lieu en Méditerranée, faisant de cette mer la voie maritime la plus fréquentée au monde), mais aussi l'agriculture ou encore l'exploitation pétrolière et gazière. Il est donc indispensable d'avoir une approche commune pour préserver ce joyau que nous avons collectivement entre nos mains.


Deuxièmement, la région euro-méditerranéenne a une masse critique, des similarités et des complémentarités qui rendent plus efficaces les actions à cette échelle. Concernant la masse critique, les 43 États membres de l'Union pour la Méditerranée, partenariat multilatéral créé à Paris en 2008 dont le but est de favoriser le potentiel d'intégration régionale et de cohésion des pays euro-méditerranéens, représentent 11 % de la population mondiale et consomment 15 % de la production mondiale d'énergie.


Cette région euro-méditerranéenne est souvent présentée comme très hétérogène avec, du côté Nord de la Méditerranée, les 28 États membres de l'Union européenne rassemblant 90 % du produit intérieur brut de la région et, du côté Sud, 15 États représentant les 10 % restants. Ne le cachons pas : c'est vrai qu'il y a des différences. Du point de vue des gaz à effet de serre notamment, depuis 1990, les réductions d'émissions des États membres de l'Union européenne n'ont pas été accompagnées par les pays du sud de la Méditerranée. Cela ne veut pas dire que les pays du Sud n'ont pas fait d'efforts : leur intensité carbone (c'est-à-dire la quantité de gaz à effet de serre émise par unité de produit intérieur brut) s'est améliorée du même ordre de grandeur que celle de l'Union européenne.


Ces différences sont aussi des complémentarités. Du point de vue des énergies renouvelables notamment, la Méditerranée bénéficie de conditions naturelles exceptionnelles, surtout dans les pays du Sud. Le rayonnement solaire et la vitesse des vents sont parmi les meilleurs au monde. L'énergie hydroélectrique y est très répandue. Elle bénéficie par ailleurs d'un vaste potentiel en matière d'amélioration de l'efficacité énergétique et le gisement d'économie d'énergie est important.


Mais la région euro-méditerranéenne n'est pas aussi hétérogène qu'on pourrait le penser. C'est une région fortement urbaine : près de 70 % de sa population vit en ville contre 54 % au niveau mondial. C'est une région où la population a accès en très grande majorité aux biens essentiels (eau et énergie notamment). Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de difficultés locales : 19 millions de personnes n'ont pas accès à l'eau potable par exemple, mais cela représente à peine plus de 2 % de la population contre 9,5 % au niveau mondial.

 

(Lire aussi : Des satellites pour surveiller le climat... et les engagements des Etats)


La région euro-méditerranéenne est donc un niveau d'action pertinent pour traiter le problème du changement climatique. Bien entendu, l'action à cette échelle se nourrit des initiatives locales, nationales et internationales. C'est la raison pour laquelle la mise en œuvre de projets concrets et un dialogue régional sont nécessaires. La mise en place de plates-formes de dialogue politique structuré, non seulement crée les conditions pour l'échange d'informations et de bonnes pratiques entre les participants, mais assure la complémentarité des différentes initiatives et évite les chevauchements, malheureusement plus fréquents que nous le souhaiterions.


Comprenons-nous bien : il ne s'agit pas d'avoir des séries de conférences. Il s'agit d'avoir des plates-formes qui aboutissent à des résultats concrets. Dans le domaine de l'énergie, par exemple, domaine au cœur de la question du changement climatique, la question du développement des énergies renouvelables est indissociable de celle de l'interconnexion des réseaux électriques et plus largement de la construction d'un marché régional de l'électricité. C'est la raison pour laquelle l'Union pour la Méditerranée a mis en place une plate-forme régionale dédiée à la construction d'un marché régional de l'électricité. Cette plate-forme devrait aboutir à des recommandations et des propositions d'actions qui devraient être actées à un niveau politique lors de la réunion des ministres de l'énergie de l'Union pour la Méditerranée dans le courant de l'année prochaine. D'autres plates-formes ont également été mises en place dans le secteur du gaz et de l'efficacité énergétique.


Tout ce travail de dialogue à l'échelle euro-méditerranéenne doit aboutir à des initiatives concrètes conduisant à la transition de l'ensemble de la région vers un développement durable et donc faiblement émetteur de gaz à effet de serre. Ces initiatives sont de natures diverses. Il peut s'agir de projets pilotes, pouvant servir d'exemple à l'échelle régionale, comme le projet de ferme éolienne de Tafila en Jordanie qui constitue un exemple majeur d'investissement privé en matière d'énergies renouvelables dans le bassin méditerranéen. Il peut s'agir de renforcer la capacité des acteurs impliqués dans le développement durable, comme l'UfM Energy University by Schneider Electric qui est un programme de formation continue gratuit pour les ingénieurs et les professionnels du secteur de l'énergie. Il peut enfin s'agir de la mise en place de cadre d'accompagnement et de financement à l'échelle régionale, comme l'initiative de l'Union pour la Méditerranée pour la mise en œuvre des actions nationales appropriées d'atténuation du changement climatique (ou NAMAs sous leur acronyme anglais).

 

(Lire aussi : Les négociations sur le climat, entre la crainte d'un échec et le spectre d'une catastrophe)


Ces actions visent à accompagner tous les acteurs publics ou privés, nationaux ou locaux. Il existe néanmoins un ensemble d'acteurs pour lesquels nous devons cibler nos efforts dans la région euro-méditerranéenne : les villes et municipalités. Au niveau mondial, les zones urbaines concentrent à elles seules 70 % des émissions mondiales. Comme mentionné précédemment, la région euro-méditerranéenne est une région particulièrement urbanisée. Il est donc indispensable d'accompagner au mieux les actions à cette échelle. L'Union pour la Méditerranée a donc soutenu la mise en œuvre de l'initiative UPFI (Urban Project Finance Initiative) qui vise à identifier et développer des projets-phares de développement urbain dans la région en leur fournissant une assistance technique pour accélérer leur mise en œuvre et garantir leur financement en accord avec les standards des institutions financières internationales. L'Union pour la Méditerranée est également en train de développer une convention des maires, à l'image de la Convention des maires développée par l'Union européenne. À travers la signature de cette convention, les villes impliquées prendront des engagements de réduction d'émissions de gaz à effet de serre et bénéficieront d'un soutien dans la mise en œuvre de leur programme d'action.


Grâce à ces actions, la région euro-méditerranéenne montre son engagement à converger progressivement vers une trajectoire de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre en ligne avec l'objectif, pris par l'ensemble des États de la planète, il y a six ans déjà, à Copenhague, de limiter la hausse des températures à 2°C. À ce propos, l'Union pour la Méditerranée souligne l'engagement fort du Liban d'ici à 2030, à réduire ses émissions de 15 %, de porter la part d'énergies renouvelables dans la production d'électricité et de chaleur à 15 % et de réduire sa demande en énergie de 3 %. Le Liban pourrait accroître ses objectifs (30 % de réduction de gaz à effet de serre, 20 % d'énergies renouvelables et 10 % d'efficacité énergétique), en cas d'un soutien clair de la communauté internationale.


Le changement climatique est un formidable défi pour la région. C'est, certes, une source de menace pour la stabilité et la paix. Mais c'est aussi une formidable source d'opportunités pour parvenir à des modèles de développement plus durables, inclusifs et équitables. Il faut savoir profiter de la situation pour mobiliser les investissements, relancer les transferts technologiques, créer des opportunités d'emplois pour nos jeunes, promouvoir l'émancipation des femmes (qui seront plus affectées que les hommes par le changement climatique) et développer des modèles de production et consommation qui contribuent aux efforts de développement durable de la région.


La Méditerranée a eu une influence déterminante sur la construction du monde d'aujourd'hui, tant au niveau politique qu'économique, culturel et social. Si nous sommes à la hauteur du défi qui est à notre porte, alors la Méditerranée aura également une influence déterminante sur la construction du monde de demain. Le 26 novembre prochain, à la veille de la Conférence de Paris, l'Union pour la Méditerranée, sous la coprésidence de l'Union européenne et de la Jordanie, tiendra sa conférence annuelle en présence d'importants acteurs dans la région. La question du changement climatique et du développement durable sera au cœur des débats. Ce sera sans conteste une étape importante vers la construction de ce nouveau monde. À nous de relever le défi.

 

 

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