Parmi tous les processus de décolonisation du siècle dernier, le plus atypique et le plus riche en enseignements est celui qu'a connu l'Algérie après plus de 130 ans passés sous le joug colonial. Si la transposition mécanique des événements historiques dans d'autres régions reste un procédé aussi naïf qu'incorrect, le déclenchement de la guerre de Libération nationale en Algérie, il y a 61 ans, mais surtout ses conséquences peuvent servir d'exemple pour d'autres peuples colonisés ou aspirant à bâtir un État national et indépendant, notamment en Palestine et au Moyen-Orient.
La situation en Algérie à la veille du 1er novembre 1954 était plus que catastrophique. Le système colonial reléguait les Algériens au statut d'« indigènes », les mettant, de facto, dans les plus bas échelons socio-économiques et politiques de l'Algérie française, contrairement aux colons qui, eux, jouissaient de tous les droits. Ayant été spoliés de toutes ses terres et richesses par l'armée coloniale au XIXe siècle, la quasi-totalité du peuple algérien était condamnée à une misère absolue et une exploitation inhumaine dans les firmes, les ateliers et les usines des colons. Il était pratiquement impossible de trouver un Algérien non sous-alimenté, qui savait lire et écrire ou qui logeait dans des conditions plus ou moins décentes. Et le bouquet était un Mouvement national algérien miné par des querelles politico-politiciennes et des aspirations personnelles ; un mouvement auquel le Fateh et le Hamas d'aujourd'hui n'auraient rien à envier. Avec des cadres politiques complètement déconnectés des aspirations d'émancipation de leur peuple, il n'y avait aucune structure politique d'avant-garde pour porter convenablement la voix de ces millions de « damnés de la Terre » et organiser leur révolte. Pendant que le peuple algérien mourait en silence, certains courants politiques niaient l'existence même d'une nation algérienne et revendiquaient uniquement une émancipation juridique des affamés, tandis que d'autres ne cherchaient qu'à islamiser la société pour qu'elle s'épanouisse dans... l'au-delà.
C'est dans ces conditions-là qu'un groupe de très jeunes militants issus de l'unique parti indépendantiste à l'époque a décidé de court-circuiter les structures partisanes et déclencher une lutte armée contre le système colonial. C'est avec de petits couteaux, des haches et quelques fusils de chasse désuets que les premiers combattants du Front de libération nationale (FLN) ont commis leurs premiers attentats. Le peuple s'est vite identifié à ces maquisards et a embrassé la révolution. Les masses ont très vite assumé leur rôle et, avec le soutien des pays voisins et ceux du bloc de l'Est, la direction politique du FLN a pu bouleverser les rapports de force en sa faveur et réaliser son but.
Si, dans un pays comme le Vietnam, le mouvement de libération était mené par un parti disposant d'une ligne politique claire et que la guérilla s'est vite transformée en une guerre classique entre deux armées, le cas algérien était complètement différent. Les forces ayant rallié le FLN ne s'entendaient que sur un minimum syndical de revendications, à savoir l'indépendance. La révolution n'a jamais pu, pour diverses raisons, notamment la répression coloniale, se forger une direction nationale unifiée à l'intérieur. D'autre part, l'Armée de libération nationale (bras armé du FLN) n'a jamais pu, à son tour, se doter de zones libérées pour passer à un stade supérieur dans sa lutte armée. Mais tout cela n'a pas empêché un système colonial bâti par une grande puissance de partir en ruine et une armée de 2 millions de soldats de rentrer chez elle avec son armement sophistiqué et la défaite que lui ont infligée des hommes avec des couteaux et fusils de chasse.
Le résultat final était complètement inattendu : naissance d'une République algérienne indépendante et départ des colons avec récupération totale de tous leurs biens. Mais comment un petit groupe de militants sans grande formation politique a-t-il pu, avec des moyens modestes et dans une situation plus que défavorable, battre une grande puissance et donner naissance à une République indépendante, aussi imparfaite soit-elle ? Même si les faiblesses et les contradictions du mouvement indépendantiste se sont répercutées plus tard sur cet État nouvellement né pour donner un goût amer à une indépendance arrachée au prix de lourds sacrifices humains, il n'en demeure pas moins que l'une des pages les plus sombres de l'histoire coloniale venait d'être tournée définitivement.
L'enseignement à tirer est que, contre toute attente, un peuple, à peine sorti du Moyen Âge et coincé dans un espace parmi les plus archaïques et obscurantistes au monde, a pu récupérer ses terres et ses richesses pour fonder, sur un sentiment d'appartenance nationale très fort, un État plus ou moins progressiste. Ni sa classe politique obsolète ni ses problèmes ethnolinguistiques, encore moins le poids fort de la religion chez lui ne l'en ont empêché. Cela doit être dit à ces réactionnaires pour qui chasser le colonisateur est le cadet des soucis. Comment peut-on aspirer aux Lumières et au bouleversement total des mentalités si l'on n'a même pas le droit d'exister, si l'on est considéré, dans son propre pays, comme un être inférieur ? Peut-on vraiment reprocher sa religiosité à un gamin palestinien affamé et humilié tous les jours par l'armée israélienne, et lui demander de se débarrasser d'abord de tout l'archaïsme inhérent à la culture qui lui a été inculquée avant de penser à caillasser ces soldats qui le mitraillent ? Quelle drôle de façon de nier à un peuple son droit le plus élémentaire à l'existence et à la légitime défense, sous prétexte qu'il n'est pas en phase avec les progrès qu'a faits l'humanité ! Comme si ces opprimés en avaient le choix ; comme si l'on pouvait avoir ce luxe de débattre des valeurs universelles, entre deux repas qu'on n'a malheureusement pas pris, dans un camp de réfugiés où toutes les commodités les plus basiques de la vie font défaut ; comme si l'on pouvait penser à la laïcité à Gaza, entre deux frappes aériennes, ou à Naplouse, juste après avoir passé un point de contrôle de l'armée israélienne. Un peuple ne peut commencer à s'émanciper qu'en s'épurant, en se débarrassant de ses oppresseurs. Il aura le temps de faire d'autres progrès dans d'autres domaines par la suite, quand il aura recouvré sa dignité et son droit à disposer de lui-même.
Dahmane MAHMOUDI
Étudiant en mathématiques, activiste au sein de la société civile algéroise


"Tout ce qui est excessif est insignifiant. Les portraits ici dressés de l'Algérie française et ce l'Algérie post-française semblent sortis d'un manuel de propagande du style soviétique. Ils sont tous deux aussi caricaturaux et éloignés de la réalité. Prétendre qu'aucun abus n'a été commis par les colons ou l'armée fran#aise serait évidemment mensonger, mais l'est autant le fait de passer sous silence les méthodes des combattants du FLN: bombes dans les supermarchés, égorgements, émasculations et éventrement de femmes enceintes. Daech n'a rien inventé. Quant à l'état du pays, si l'auteur n'a pas connu la période française, il ne peut avoir oublié les "années de braise", ni ignorer l'insécurité actuelle qui règne dans les grandes villes. L'indépendance est un droit, certes, mais il ne faut pas être trop manichéen.
09 h 38, le 06 novembre 2015