Rechercher
Rechercher

Moyen Orient et Monde - UE/Ankara

Face à un Erdogan renforcé, les Européens contraints de jouer les équilibristes

Istanbul, hier. Dimitar Dilkoff/AFP

L'écrasante victoire de Recep Tayyip Erdogan le met en position de dicter ses conditions à l'Union européenne (UE), tiraillée entre son inquiétude face aux dérives du président turc et son besoin d'en faire un allié pour affronter la crise migratoire, selon des experts.
Avec le succès du parti AKP aux législatives de dimanche, « l'Union européenne va être obligée de ravaler sa fierté et de flatter l'ego démesuré » du président Erdogan, estime Natalie Martin, experte en politique turque à l'Université de Nottingham Trent. Les Européens vont ainsi négocier avec un partenaire « qui va demander un prix élevé pour sa coopération », ajoute-t-elle.
Dans les tractations en cours sur un « plan d'action » avec Bruxelles pour juguler l'afflux de réfugiés, Ankara avait déjà commencé à faire monter les enchères avant ces élections, réclamant notamment une aide financière massive et un assouplissement plus rapide que prévu de la politique de visas de l'UE envers les citoyens turcs. Le gouvernement turc peut désormais « s'asseoir et attendre que l'UE accepte ses demandes », estime Sinan Ulgen, chercheur à l'institut Carnegie Europe, même si « une grande coalition aurait fait avancer l'agenda (avec les Européens) d'une manière plus constructive ».
Les négociations d'adhésion de la Turquie à l'UE, entamées en 2005, étaient au point mort ces dernières années, sur fond de refroidissement des relations turco-européennes, mais Ankara a récemment rappelé que ses projets européens restaient d'actualité.
Pourtant, « la Turquie s'éloigne de plus en plus des critères fixant les conditions pour que le processus d'adhésion puisse avancer », constate Natalie Martin, jugeant « hautement probable » que le pays « devienne encore plus autoritaire en termes de liberté de la presse ». La semaine dernière, l'UE avait déjà fait part de sa « préoccupation » après la prise d'assaut par la police de deux chaînes de télévision proches de l'opposition. « Comme tout pays qui négocie son adhésion (à l'UE), la Turquie doit s'assurer qu'elle respecte les droits de l'homme, y compris la liberté d'expression », avaient réagi les services diplomatiques de l'UE.

Cynisme
« Il y a une dérive autoritaire et antidémocratique du pouvoir avec un nombre de journalistes emprisonnés qui est, je crois, le plus important au monde, et, avec la Russie, le plus grand nombre de plaintes déposées devant la Cour européenne des droits de l'homme », observe Anne-Marie Le Gloannec, directrice de recherches au Centre de recherches internationales de Sciences po Paris. Pour cette chercheuse, l'UE est dans une situation compliquée où elle doit « à la fois courtiser la Turquie et être extrêmement critique envers elle ». « On ne peut pas à la fois tenir la dragée haute au Monténégro et à la Serbie » sur les conditions d'adhésion à l'UE « et être coulant sur une démocratie qui n'en est pas une », estime-t-elle, déplorant « un cynisme lamentable » de l'Union, motivé par le « besoin de contenir le flux des migrants ». Signe de ce malaise, l'UE a publié hier un bref communiqué sur les élections en Turquie, où elle affirme vouloir travailler avec le nouveau gouvernement tout en disant attendre les conclusions des observateurs internationaux sur le déroulement de l'élection.
Pour certains observateurs, il n'est cependant pas exclu qu'un Erdogan en position de force soit plus enclin au compromis. Le nouveau gouvernement « pourrait revitaliser le processus de paix (avec les rebelles kurdes), ce qui aiderait à soulager les relations avec les Européens », imagine Sinan Ulgen, qui n'écarte pas non plus des avancées concernant le dossier chypriote. Pour Ian Lesser, du German Marshall Fund à Bruxelles, Europe et États-Unis vont dans tous les cas surveiller les résultats de l'élection avec une certaine « méfiance ». « Ils vont regarder de près si cette élection renforce les tendances (autoritaires) ou permet à la Turquie de tourner la page. »
Cédric SIMON / AFP


L'écrasante victoire de Recep Tayyip Erdogan le met en position de dicter ses conditions à l'Union européenne (UE), tiraillée entre son inquiétude face aux dérives du président turc et son besoin d'en faire un allié pour affronter la crise migratoire, selon des experts.Avec le succès du parti AKP aux législatives de dimanche, « l'Union européenne va être obligée de ravaler sa...

commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut