Libre cours

Étudiants libanais en révolution

C'est par milliers qu'ils sont descendus dans la rue ces dernières semaines pour crier leur colère face à la mauvaise gestion du dossier des déchets et fustiger la corruption au sein de la classe politique. Campus est allé à la rencontre de quelques-uns d'entre eux.

 

Abbas Saad, 21 ans, étudiant en ingénierie de la construction à l'AUB, président du Club laïc :
« "Vous puez !" a créé un espace pour les jeunes pour intégrer le travail politique loin des alignements confessionnels »

« Le Club laïc et moi-même à titre personnel nous participons aux manifestations. Le 22 août, nous sommes descendus dans la rue et des collègues ont été battus. Le 29 août, nous nous sommes mieux organisés et nous avons pu rassembler entre 1 000 et 1 500 personnes. Maintenant, nous essayons de mobiliser des étudiants dans les autres universités et non plus uniquement à l'AUB. D'un autre côté, nous prenons également part à des réunions d'organisation.
« "Vous puez !" a pu réaliser des réussites : le démantèlement du mur érigé, finalement pour 24h seulement, entre la place Riad Solh et le Grand Sérail, la réunion extraordinaire du Conseil des ministres pour discuter de la crise des déchets, l'attente par le public et les médias de ses annonces et de la position du collectif. De ce côté, c'est positif. Et il faut construire sur cela. Les gens commencent à se réveiller. Différentes campagnes sont nées. Il y a maintenant un espace pour les étudiants, et pour les jeunes en général, pour intégrer le travail politique loin des alignements confessionnels.
D'un autre côté, il y a le risque qu'un camp politique surfe sur le mouvement. Pour éviter cela, il faut élargir les revendications, ouvrir des dossiers de corruption qui touchent le 8 et le 14 Mars, et éviter pour le moment les demandes politiques.
« L'avenir du Liban ? Je le lie à ce mouvement. S'il continue à réussir, il y aura un après-8 et 14 Mars, une nouvelle génération qui pratique la politique loin des divisions sectaires et qui pourra construire un avenir pour les jeunes dans ce pays. Mais si ce mouvement échoue, il y aura un profond désespoir et la possibilité pour le système confessionnel de se reconstruire et de renouveler son emprise sur les gens.
« Ce mouvement est une occasion pour nous de produire un nouveau concept dans la politique au Liban. Il y a une longue stagnation politique et culturelle au pays. Ils sont toujours les mêmes : les hommes politiques qui étaient là lors de la division droite/gauche avant 75, les penseurs et les intellectuels qui animent les conférences depuis 40 ans, les chansons, révolutionnaires ou non, qu'on écoutait dans les années 60 et 70... Il est temps de changer. Écrivons nous-mêmes des articles, exprimons-nous, composons de nouvelles chansons, produisons l'art que nous voulons. »

 

Hiba Kanso, 20 ans, étudiante en droit à l'USJ, présidente du Club des droits de la femme :
« Je rêve d'un Liban indépendant, uni, et d'une loi civile devant laquelle tous les citoyens, vraiment tous, indépendamment de leurs diversités, sont égaux »

« "Vous puez !" est un mouvement populaire qui représente un groupe de citoyens libanais indépendants de tout parti politique, des citoyens qui ont, enfin, pris la décision, longtemps attendue, de faire le premier pas vers le changement et de réveiller en chacun de nous le sens de la responsabilité citoyenne.
« Ma participation aux manifestations est ma petite mais indispensable contribution, en tant que citoyenne, au changement que nous désirons tous voir enfin dans notre société. C'est ma contribution au progrès pour voir nos droits garantis, au moins les plus fondamentaux, et pouvoir vivre en paix dans la grande diversité libanaise tant religieuse que culturelle. Une unité dans la diversité qui doit représenter une force pour nous.
« Ce que j'attends de ce mouvement ? Comme tous, le changement. Un changement de mentalité avant tout, aussi petit soit-il au début. Qu'on se rende compte que nous partageons tous la responsabilité de cette situation à laquelle nous faisons face aujourd'hui, tant gouvernants que gouvernés. J'attends également et surtout que ces manifestations puissent prouver que seuls les Libanais, unis et indépendants, peuvent réaliser ce qu'ils souhaitent.
« Personnellement, mes convictions politiques sont indépendantes. Je ne suis que ma logique et mon analyse. Je crois en des idées, en des compétences, en des actions, et non en des personnes ni en des partis politiques. Je suis convaincue du fait qu'un parti politique peut avoir raison dans certains cas, tort dans d'autres.
« Je ne vois clairement pas d'avenir positif pour le Liban en ce moment. Mais je rêve d'un Liban indépendant, uni, et d'une loi civile devant laquelle tous les citoyens, vraiment tous, indépendamment de leurs diversités (de sexe, de religion...) sont égaux.
« Voir la réalité telle qu'elle est ne changera pas le fait que nous allons poursuivre ce combat avec espoir et détermination. Une seule chose est sûre : pas de rêves, pas d'avenir.
« Mon dernier mot est adressé aux médias, aux chaînes télévisées, aux journalistes. L'histoire est le témoin le plus fidèle du pouvoir des médias, véritable quatrième pouvoir dans un pays démocratique. Le rôle qu'ils pourront jouer dans l'unité du peuple en général et des manifestants en particulier est irremplaçable. Les médias représentent l'unique soutien sur lequel nous pouvons encore compter pour poursuivre notre combat jusqu'au bout... »

 

 

Mohammad Gharib, 22 ans, étudiant en génie pétrochimique à l'UL :
« Les manifestations m'ont donné l'occasion de m'exprimer, de dire non à ce que font les politiciens »

« J'ai participé aux manifestations lorsque j'ai vu que ce que les jeunes organisateurs exprimaient ressemble à ce que je veux moi-même dire. Je suis quelqu'un qui aime participer au travail politique. Pourtant, on nous empêche de le faire. La manière la plus simple d'exprimer son avis politique étant de voter, en prorogeant leur propre mandat, les parlementaires ont exclu les gens de la vie politique.
« Les manifestations m'ont donné l'occasion de m'exprimer, de dire non à ce que font les politiciens. En participant au mouvement de contestation, j'ai voulu dire que nous nous sommes réveillés, que nous ne sommes plus des moutons qui suivent les politiciens aveuglément, sans réfléchir. Ce pouvoir, très corrompu, a échoué. Il n'a pu offrir aucune solution aux problèmes d'électricité, d'eau, de gestion des ordures.
« Avec quatre autres étudiants, nous avons établi un comité estudiantin au sein du mouvement. Nous avons créé une page Facebook et nous sommes entrés en contact avec des étudiants de toutes les universités afin de les éveiller, et leur expliquer nos idées et nos demandes.
« La plupart des manifestants sont d'ailleurs des étudiants. Ils ont entre 18 et 24 ans. Ils n'ont pas connu la guerre civile et ne veulent pas en connaître. Des jeunes éduqués et instruits qui réalisent que tous les politiciens se moquent d'eux et utilisent la religion — sans rien y connaître — pour leur propre intérêt.
« Ce que nous voulons ? Un État qui respecte le droit de croyance de tous et l'égalité entre tous les citoyens, sans corruption ni injustice. Nous voulons que le Libanais puisse exister dans la société et devant l'État en tant que citoyen libanais et non en tant que membre de telle ou telle autre confession.
« Je trouve qu'il y a une occasion pour qu'un changement ait lieu. Bien sûr, ça ne se réalisera pas en un jour ni en deux. Ce sera long. Ça prendra des années. Il faudra une accumulation d'efforts, de descentes dans la rue, d'éveils, d'expériences. Essayer d'arriver à quelque chose de mieux à l'avenir est un honneur pour nous. Si tout le monde critique sans agir, rien ne sera fait. Il faut que toute personne qui se sente lésée, toute personne qui a une cause descende dans la rue.
« Je respecte beaucoup le mouvement "Vous puez !", bien sûr, il y a eu des erreurs et c'est normal, nous n'avions pas d'expérience. Mais c'était merveilleux de voir que nous avons pu éveiller les gens qui, pour la première fois, ont dit qu'il y a un espoir. »

 

 

Aya Adra, 21 ans, master en psychologie à l'AUB, présidente du Red Oak Club :
« Il est temps d'aller au-delà du 8 et du 14 Mars, et de voir ce qu'on peut faire sur le terrain »
« J'ai participé à toutes les manifestations, et même lorsqu'il y avait des choses que je n'aimais pas, j'y allais en tant que participante critique. Pourquoi ? Car il y a une crise politique, environnementale, sociale et économique au pays, et en tant qu'étudiants, nous nous devons de prendre part au travail pour trouver des solutions ou pour pointer les problèmes.
« Le mouvement rassemble des gens qui ont différentes causes mais qui endurent tous la même souffrance. Outre ses revendications à court terme, telles que la démission des ministres de l'Environnement et de l'Intérieur, l'état d'urgence environnementale, le ramassage et le recyclage des déchets, l'implication des municipalités, j'attends de ces manifestations qu'elles provoquent un éveil politique.
« Ces manifestations sont parmi les rares moments, en presque trois ans, où je sens que les gens peuvent encore s'organiser, qu'il y a du sang chaud. Espérons que l'avenir sera meilleur. Même si cela va prendre du temps et beaucoup d'efforts.
« Je salue les jeunes qui ont initié ce mouvement. J'ai toutefois quelques remarques : par exemple, au début, ils avaient limité le problème à son aspect environnemental, ils n'ont pas considéré que c'était également un problème politique. Maintenant, cela s'est amélioré.
« Il y avait également au début une sorte d'asymétrie de pouvoir. On pouvait voir qui faisait partie du groupe des organisateurs et qui ne l'est pas, et cela d'après les tee-shirts qu'ils portaient et la plateforme qu'ils avaient installée sur la place et sur laquelle des personnes bien déterminées pouvaient prendre la parole. Parfois, lorsqu'on scandait nos propres slogans, on nous disait qu'il y avait des choses à dire et d'autres non. Mais les choses ont changé. Et les responsables de "You Stink !" se sont ouverts à d'autres groupes, ce qui est bien. Le discours s'est amélioré en général.
J'appelle tout le monde à suivre les actualités, à s'informer, à voir qu'est-ce qui est bien dans les manifestations et qu'est-ce qu'il faudra changer. Je les appelle à descendre dans la rue, à ne pas être passifs ni actifs aveuglément. Il faut réanimer le débat politique mort depuis longtemps. Il est temps d'aller au-delà du 8 et du 14 Mars, et voir ce qu'on peut faire sur le terrain. »

 

 

Jean-Pierre Estéphan, 22 ans, étudiant en droit et sciences politiques à l'USJ, président du club Chabab Loubnan :
« Il faut avant tout abolir le confessionnalisme des mentalités et opter pour la proportionnelle... »
« J'ai participé aux manifestations à titre personnel, à deux reprises, avec des amis. Mon avis n'engage que moi-même. Je suis tout à fait d'accord sur le principe de la contestation. Je trouve que "Vous puez !" souligne très bien les problèmes dont nous souffrons. Je suis leur campagne sur Facebook et je publie couramment sur mon mur des postes promanifs. Toutefois, les solutions proposées par certains manifestants sont très inquiétantes. Comme tout patriote, je me sens inquiet sur ce que peut être le régime de substitution ou son impact concrètement sur le pays. Par ailleurs, s'attaquer aux forces de l'ordre et surtout à l'armée, l'institution la plus laïque et qui peut être la plus utile dans toute situation critique, n'est pas la solution. Néanmoins, je reste tout à fait d'accord avec le principe de la contestation, dans l'espoir qu'une petite secousse fera un peu de bien.
« Je me considère indépendant. J'ai mon opinion politique et ma propre position concernant chaque sujet. Et j'ai un avis assez négatif concernant l'élite politique qui nous gouverne ; résultat d'un esprit critique que ma formation en sciences politiques à l'USJ a développé en moi. Ce rejet de la classe politique ou du moins cette distance est, à mon avis, un aboutissement inéluctable pour un étudiant universitaire, surtout s'il poursuit des études en sciences politiques.
En ce qui concerne l'avenir du Liban, franchement, je pense qu'il est assez sombre ; chaque génération a connu une guerre au moins. Depuis 1840. Et ça ne va pas s'arrêter.
« La solution ? Pour moi, il faut avant tout penser à abolir le confessionnalisme des mentalités, opter pour une loi proportionnelle — pour donner à la jeunesse neutre, non affiliée aux partis politiques, la chance de faire porter sa voix —, avec respect des quotas de Taëf, et l'élection d'un président de la République. »

 

 

Chimène Rahi, 18 ans, étudiante en journalisme à l'UL :
« Je suis descendue dans la rue car en restant chez soi, on ne peut rien changer »
« J'ai participé aux manifestations car si on reste chez soi à se plaindre et à se dire que le pays va mal, que nous souffrons d'un tas de problèmes, on ne pourra rien changer. Il faut que nous bougions tous pour provoquer un changement.
« Les déchets sont la raison derrière le mouvement "Vous puez !", mais le dépit des organisateurs ne se limite pas au problème de la gestion des ordures. Il y avait une accumulation de colère due à un nombre d'affaires. Les jeunes attendaient une occasion pour l'exprimer. Les ordures ont joué le rôle de déclencheur du mouvement de contestation.
« Je pense qu'aujourd'hui ce mouvement représente la voix du peuple. Il articule ce que les gens veulent dire et n'arrivent pas à exprimer. Et c'est également ce collectif qui nous a donné et nous donne, à tous, la poussée qu'il nous fallait pour descendre dans la rue.
« On veut dire aux leaders qu'ils puent. Il y a peut être des politiciens qui travaillent bien mais personne n'est vraiment propre, ils travaillent tous plus pour leur propre intérêt. On veut changer la classe politique. Nous sommes nés sur ces visages qui n'ont pas changé depuis. Ceux et celles qui ont 25 ans aujourd'hui n'ont encore jamais voté. C'est notre droit de nous exprimer et de voter.
« J'attends de ces manifestations que les gens au pouvoir nous écoutent un petit peu pour nous donner les solutions que nous méritons, que ce soit en ce qui concerne l'eau et l'électricité ou bien au problème des déchets. Bien sûr, le changement de la classe politique n'aura pas lieu du jour au lendemain. D'abord, il faut commencer avec les élections législatives pour élire nous-mêmes les gens qui le méritent et qui nous représentent le plus, puis aura lieu l'élection d'un président de la République. Et celui-ci doit placer à la tête du gouvernement la personne qu'il faut et qui formera par la suite, je crois, un gouvernement de technocrates avec des ministres spécialisés chacun dans le domaine que requiert son ministère.
« Un dernier mot ? Les manifestations représentent les premiers traits que nous esquissons pour dessiner nous-mêmes notre avenir. J'invite tous les jeunes à descendre dans la rue. Nous, les jeunes, pouvons construire notre pays d'une manière ou d'une autre. »



 


Abbas Saad, 21 ans, étudiant en ingénierie de la construction à l'AUB, président du Club laïc :
« "Vous puez !" a créé un espace pour les jeunes pour intégrer le...

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