Il y eut, dans l'Amérique du XIXe siècle, la ruée vers l'Ouest puis la ruée vers l'or, qui drainèrent vers le Nouveau Monde nombre de colons venus d'Europe. Hasardeuse revanche: pour les desperados de notre région, ces damnés de la terre fuyant les massacres, c'est le Vieux Continent qui fait aujourd'hui figure d'Eldorado.
L'afflux intarissable de migrants, c'est avec terreur que l'Europe l'avait vu grossir, barricadée qu'elle était dans ses hésitations, écartelée entre valeurs républicaines et impératifs de sécurité. Voilà soudain qu'entre soir et matin, la forteresse Europe se dégèle, baisse son pont-levis, entrouvre généreusement ses portails à ceux qu'on n'appelle plus désormais des migrants mais des réfugiés, des déplacés, des demandeurs d'asile. Consciences remuées par tant de misère humaine, cravachées par ces images insoutenables qui ont inondé les réseaux sociaux? Intérêt économique, pressant besoin de main-d'œuvre portant la locomotive allemande à engager fermement le reste du convoi sur la voie de l'intégration contrôlée ?
Contrôle, tout est là pour les États européens: aussi bien le soigneux, le prudent dosage des quotas d'absorption assignés aux divers membres de l'Union que le renforcement et la coopération des appareils policiers. Le contrôle, c'est précisément ce qui aura fait le plus cruellement défaut à un havre aussi désorganisé, aussi lamentablement impréparé que le nôtre. Ce ne sont pas un, deux ou même cinq pour cent de la population libanaise que représentent la masse d'infortunés Syriens qui ont trouvé asile chez nous. Que l'on y ajoute les centaines de milliers de réfugiés palestiniens qui y sont installés depuis des décennies, et cela fait du Liban l'infortuné champion mondial de l'hébergement humanitaire.
Ce titre, notre pays s'en serait volontiers passé, et cela d'autant qu'il n'a pas été honoré à sa juste (et triste) valeur par la communauté internationale, à commencer par un monde arabe généralement aussi riche que vaste. Depuis des mois, les rations alimentaires prodiguées par les organismes de l'Onu ont dramatiquement maigri et les crédits à l'enseignement des enfants se sont évaporés. Or quel meilleur vivier de délinquants et de criminels – pire encore de terroristes, des terroristes qui ne menacent pas le seul Liban – que ces misérables villages de tentes ou de carton-pâte livrés à la frustration, à la faim et au froid ?
Pour autant, le cas libanais n'est pas tout à fait absent des préoccupations des pays amis. En venant visiter bientôt un camp de réfugiés sur notre sol, en amassant observations et impressions recueillies sur le vif, François Hollande espère étoffer le dossier qu'il défendra devant la prochaine conférence internationale de soutien au Liban. Le président français mérite d'en être chaudement remercié. Il reste que tous les Hollande du monde ne pourront jamais faire pour les Libanais ce que ceux-ci s'avèrent incapables de faire eux-mêmes: à savoir préserver leurs institutions ou ce qu'il en reste, gage de survie pour tout État, quand bien même abriterait-il, bon gré mal gré, une telle bombe à retardement, une aussi phénoménale concentration de réfugiés étrangers.
Le Liban patauge littéralement dans ces ordures ménagères dont les gouvernants ne savent toujours pas de quelle manière s'en débarrasser. Le Liban nage dans la boue de la médiocrité et de la corruption du gros de l'establishment politique. Et c'est dans un océan de mauvaise foi, d'hypocrisie et de mensonge qu'un nouveau round de dialogue national sera engagé aujourd'hui au Parlement, sous les huées et vociférations des manifestants. Bien plus malsaine, en vérité, toute cette gadoue, que le jaune manteau de sable et de poussière qui, depuis hier, recouvre un Liban que naguère l'on disait vert.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
L'afflux intarissable de migrants, c'est avec terreur que l'Europe l'avait vu grossir, barricadée qu'elle était dans ses hésitations, écartelée entre valeurs républicaines et impératifs de sécurité. Voilà soudain qu'entre soir et matin, la forteresse Europe se dégèle, baisse son pont-levis, entrouvre généreusement ses portails à ceux qu'on n'appelle plus désormais des migrants mais des réfugiés, des déplacés, des demandeurs d'asile. Consciences remuées par tant de misère humaine,...


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