Décevant l'attente des Hébreux, Jésus se présenta comme un Messie purement spirituel dont le royaume n'est pas de ce monde. Il fera du Dieu d'Israël un Dieu d'amour. Mais il n'a pas voulu abroger la loi juive. C'est l'apôtre Paul qui a fondé une nouvelle religion de salut universel distincte du judaïsme. À l'ancienne alliance entre Dieu et le peuple élu succède une nouvelle alliance entre Dieu et l'ensemble de l'humanité fondée sur la foi en la divinité du Christ affirmée par les Évangiles. À la différence des Évangiles synoptiques de Luc, Matthieu, et Marc, c'est surtout le cas de celui, plus tardif, de saint Jean, le seul où sa divinité est explicitement mise dans la bouche de Jésus, et qui en fait l'incarnation du logos divin. Il se peut que le récit de sa vie, tel que relaté dans les Évangiles canoniques, rédigés bien après sa mort, soit en partie mythique. Et des miracles comme la résurrection de Lazare ont peut être été inventés pour les besoins de la cause. Mais cela n'enlève rien au fait qu'aucun prophète, y compris Bouddha, n'ait enseigné des principes moraux et éthiques aussi élevés et aussi ambitieux.
De la croyance que Jésus est fils de Dieu on passa à la croyance qu'il est Dieu fait homme, puis au mystère de la Trinité. Les dogmes fondateurs de la doctrine chrétienne n'ont été élaborés par les quatre conciles œcuméniques (Nicée, Constantinople, Éphèse et Chalcédoine) qu'à la suite de longues controverses trinitaires et christologiques. Il a fallu trois siècles à l'Église pour proclamer le dogme de la Trinité et pour résoudre la question des relations entre Jésus-Christ et Dieu le Père. Est-il Dieu comme lui et ayant la même substance ? Ou un être divin créé par lui et subordonné à lui, comme le professait l'arianisme ? Dans la relation au Saint Esprit, la mention « filioque » a été, et demeure toujours, un sujet de controverse entre l'Église catholique et l'Église orthodoxe. La question étant : de qui procède le Saint Esprit, du Père seulement ou du Père et du Fils ? Quant aux querelles christologiques elles portaient sur la coexistence en Jésus de l'humain et du divin. Au Ve siècle l'hérésie nestorienne qui veut distinguer en lui l'homme et le fils de Dieu, ainsi que le monophysisme pour qui le Messie a une seule nature, divine, ont fait l'objet d'une double condamnation derrière laquelle se profilaient des oppositions politiques et culturelles entre Constantinople et Alexandrie, Grecs et Sémites orientaux. Jusqu'à la Renaissance il ne fut pas permis à l'homme occidental d'avoir d'autre pensée que la pensée chrétienne. Pour saint Augustin tout s'explique par l'influence du créateur. L'autorité de l'Écriture est supérieure à tous les efforts de l'intelligence humaine. Il ne faut donc pas chercher à comprendre l'Univers et à étudier le monde sensible. La foi suffit.
L'idée d'un Dieu unique ne pouvait qu'entrer en collision avec le polythéisme antique et le syncrétisme de la société romano-hellénique. Ce fut surtout le cas du Dieu universel des chrétiens qui, contrairement au Dieu national juif, est porteur d'un projet eschatologique qui doit sauver l'humanité entière. La conversion de Constantin, puis la proclamation du christianisme comme religion d'État par Théodose marquent le début de ce que Arnold Toynbee a qualifié de « plus grand désastre qui soit arrivée à la chrétienté : l'immixtion de César dans les affaires de Dieu, et de l'Église de Dieu dans les affaires de César ». À partir de ce moment, toute atteinte à l'Église devient une trahison envers l'État. Bien que le Christ ait prêché une religion d'amour, le christianisme institutionnalisé contribua à légitimer la violence la plus brutale. De persécutée au nom du Christ l'Église devint persécutrice en son nom. Contrairement à l'enseignement du Christ, elle a prétendu imposer la primauté du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel. Et, en contradiction avec le message évangélique de pauvreté, les papes de la Renaissance furent aussi des chefs politiques et de guerre, avides de pouvoir et de richesses matérielles. Abus à l'origine de la Réforme protestante qui prône une émancipation du pouvoir des clercs et de la papauté pour revenir aux principes de l'évangile. Puis de la contre-réforme qui enclencha un processus conduisant l'Église catholique à se concentrer finalement, sous la pression des pouvoirs séculiers, et non sans résistance, à sa mission spirituelle, morale et sociale ; et, depuis le concile Vatican II, à se prononcer pour un dialogue avec les autres religions, au grand dam des catholiques intégristes, disciple de Mgr Lefebvre.
Dernière née des religions monothéiste l'islam est revenu à l'unicité de Dieu proclamée par le judaïsme. Un Dieu transcendantal, invisible, clément et miséricordieux. Mahomet fut à la fois un prophète, un législateur, un fondateur d'État et un chef militaire. Se présentant comme envoyé de Dieu, il ne voulait pas d'abord créer une religion nouvelle mais revenir à la foi originelle d'Abraham. Se proclamant comme le sceau des prophètes, il ne prônait pas une rupture avec le judaïsme et le christianisme, dont il respectait les livres saints, mais déclarait vouloir leur accomplissement et leur dépassement. Celui du monothéisme bancal du christianisme qui scinde Dieu en trois entités, et celui de la notion judaïque de peuple élu, remplacée par une religion universelle. Mais les réticences des chrétiens et l'opposition des juifs poussèrent le Prophète à prendre ses distances avec eux. Pour marquer cette rupture, il invite ses fidèles à ne plus prier vers Jérusalem mais désormais vers La Mecque. Alors qu'à La Mecque sa prédication revêtait un caractère religieux et liturgique, et donnait en exemple aux croyants la miséricorde divine à partir de l'hégire les sourates médinoises prirent une orientation nettement politique, sociétale et législative. Le Coran compte plusieurs versets qui exaltent la guerre sainte, le jihad, même si certains d'entre eux ont été interprétés comme des incitations à l'effort sur soi-même. Et l'islam se propagea par la conquête tout en ne cherchant pas à convertir de force les peuples soumis à sa domination, conformément à un verset qui déclare : « Pas de contrainte en religion. » À la différence du catholicisme confronté au défi du protestantisme et qui a accompli son aggiornamento, l'islam sunnite n'est pas parvenu à se réformer. La croyance que le Coran est la parole incréée de Dieu constitue un obstacle à son exégèse, malgré les efforts d'interprétation (ijtihad) du hanafisme, la plus libérale et la plus souple des quatre écoles juridiques sunnites. Faisant preuve d'un plus grand esprit d'ouverture, les clercs chiites élaborèrent tout un corpus doctrinal destiné à donner une réponse aux défis du monde moderne. À la différence des musulmans, les druzes professent une religion syncrétique qui vénère sept incarnations de leur divinité, parmi lesquelles figurent Pythagore, Moïse, le Christ, Mahomet et le calife fatimide al-Hakim, inspirateur de leur religion au Xe siècle.
Les religions peuvent inspirer le meilleur comme le pire : des saints et des soufis mystiques, comme des soldats autoproclamés de Dieu perpétrant des atrocités en son nom. La croyance en un Dieu unique et universel engendre la croyance en une vérité unique et universelle et, de là à vouloir l'imposer au monde entier, le pas est vite franchi. L'histoire des religions monothéistes est entachée de multiples exemples d'intolérance et de fanatisme. Alors que l'Empire romain païen avait réussi à intégrer les peuples conquis en admettant tous leurs dieux dans son panthéon, le monothéisme des chrétiens, des musulmans et des juifs est devenu une source d'exclusion et « d'identités meurtrières ». Censées favoriser la paix, les religions sont pourtant devenues l'un des leviers de guerre les plus puissants. De ce point de vue les musulmans sont d'avantage en accord avec l'enseignement et l'exemple de Mahomet qui fut aussi un chef politique et de guerre que les chrétiens avec celui du Christ qui se fit l'apôtre de la non-violence. Cela dit l'évolution de la chrétienté et de l'islam en matière de tolérance s'est faite en sens inverse. Et alors qu'aujourd'hui ce dernier est le théâtre d'une recrudescence d'intolérance, cela a été longtemps le cas de la chrétienté
En raison de l'absence de dogmes, les croyances indiennes, chinoises et japonaises ne sont pas exclusives comme les religions monothéistes. Elles admettent la pluralité des voies pour atteindre la libération. En Chine, une même personne peut être à la fois bouddhiste, taoïste et confucéenne, et au Japon se marier selon le rite shintoïste et avoir des funérailles bouddhistes. En outre l'idée d'un Dieu personnel est absente des sagesses asiatiques. Pour Bouddha, c'est perdre son temps que de spéculer vainement sur les questions métaphysiques, l'existence ou non d'un être suprême étant inaccessible à la raison et à l'expérience.
La position de la pensée occidentale est différente. Nombre de philosophes et de scientifiques, même athées ou agnostiques, estiment qu'il existe probablement une intelligence suprême derrière la création. Pour eux l'évolution de l'univers, ainsi que la montée de la complexité qui a finalement accouché de la conscience, ne saurait être uniquement le fruit du hasard. C'était déjà l'opinion de Voltaire qui, critiquant le théisme « inventé par les prêtres », prônait un déisme postulant l'existence d'un Grand-Horloger s'apparentant au Grand-Architecte de l'univers des francs-maçons. Dans sa lutte pour instaurer une « religion de la raison », la philosophie des Lumières, considérait la religion comme une superstition dépassée, du moins en Europe, qui aurait atteint « l'âge adulte de l'humanité », selon l'expression de Kant. C'est aussi la thèse d'Auguste Comte auteur de la loi des trois états selon laquelle l'esprit humain passe successivement par « l'âge théologique », et par « l'âge métaphysique », pour aboutir enfin à « l'âge positif ». Et Max Weber a fait de l'histoire de l'Occident moderne celle du « désenchantement du monde », de la sortie du monde magique de la religion. Il souligne l'importance du processus de rationalisation caractérisé par l'effacement de la croyance irrationnelle dans l'action de Dieu dans le monde.
Il n'y a que dans une Europe occidentale largement déchristianisée où la religion ne fonde plus le lien collectif et où le sens du sacré s'est largement perdu. Depuis le dernier quart du XXe siècle le monde est le théâtre d'un « retour du religieux », aussi soudain que généralisé. Phénomène qui semble donner raison à Malraux qui prophétisait : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas », contre Nietzche qui avait prononcé la mort de Dieu. Sauf que cette « revanche de Dieu », selon l'expression de Gilles Kepel, reflète moins un regain de foi qu'une quête d'identité en réaction au « désenchantement du monde » et un recours à la religion à des fins politiques. Et, s'il touche toutes les religions et tous les continents, c'est surtout au sein de l'islam qu'il se manifeste de la manière la plus radicale et la plus violente. Avec le risque que ne se rallume l'antagonisme millénaire entre l'islam et la chrétienté et ne se réalise une autre prophétie : celle du choc des civilisations.
Nos lecteurs ont la parole - Ibrahim Tabet
Les monothéismes chrétien et musulman (2)
OLJ / le 24 juillet 2015 à 00h53


L'UN C'EST LE FRUIT DE LA PAROLE... ET L'AUTRE CELUI DE L'ÉPÉE !
11 h 59, le 24 juillet 2015