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Moyen Orient et Monde - Décryptage

Pourquoi la réunification de Chypre semble plus proche que jamais

La partition de l'île il y a près de 40 ans serait-elle en passe de ne plus être qu'un mauvais souvenir ? Si plusieurs tentatives de réunification, sous l'égide de l'Onu, n'ont pu être fructueuses jusqu'ici, la bonne volonté montrée par les deux camps au cours des derniers mois laisse entrevoir une prochaine issue. Hubert Faustmann, professeur associé en histoire et sciences politiques à l'Université de Nicosie et directeur de l'institut Friedrich-Ebert-Stiftung, et James Ker-Lindsay, spécialiste de Chypre à la London School of Economics, décryptent tous deux la nouvelle dynamique favorable au changement tant espéré par les deux parties.

Les drapeaux turc chypriote et grec, dans la zone-tampon de Nicosie qui divise Chypre en deux. Archives AFP

L'île d'Aphrodite tient-elle enfin sa chance de se voir réunifiée ? Lundi, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, s'est rendu en République turque de Chypre du Nord (RTCN) et a participé aux cérémonies tenues pour le 41e anniversaire de la fête de la Paix et de la Liberté, communément connue comme étant la date de l'invasion turque. Après avoir rencontré son homologue chypriote turc, Mustafa Akinçi, le président a laissé entrevoir une issue positive à la réunification de l'île, en déclarant qu'il existe désormais des « signes évidents que les pourparlers vont être menés de manière constructive par les deux camps » et que les négociations sont « une opportunité à ne pas manquer ».
Après avoir été sous le joug de nombreuses tutelles par le passé – dont la dernière en date l'annexion légale par la Grande-Bretagne en 1914 – Chypre acquiert son indépendance en 1960. Suite à un coup d'État, le 15 juillet 1974, contre le président Makarios III qui peine à maintenir un équilibre entre les communautés grecque et turque, l'île est scindée en deux après l'invasion du 20 juillet de la même année. La « République de Chypre du Nord » est proclamée neuf ans plus tard. La communauté internationale ne reconnaîtra jamais cette entité, sous protection turque, et les turcophones de Chypre auront le sentiment de ne pas vraiment « exister ».

 

Pas de la même veine
Après plusieurs tentatives avortées, notamment en 2004 avec le plan Annan, du nom de l'ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan, puis en 2008, 2010 et 2012, les conjonctures actuelles dans les deux camps semblent favorables à une réunification. Comme le rappelle le Britannique Hubert Faustmann, professeur associé en histoire et sciences politiques à l'Université de Nicosie, les précédentes négociations en faveur d'une réunification n'étaient pas de la même veine. Les deux parties n'étaient alors pas très « chaudes » et divergeaient sur de nombreux points. En outre, à cause de la crise économique qu'a subie la République de Chypre en 2013, le dossier n'était évidemment pas la priorité de son président, Níkos Anastasiadès.
Mais l'élection, en avril dernier, du candidat indépendant de centre gauche, Mustafa Akinçi, à la présidence de la RTCN, a laissé entrevoir une lueur d'espoir. D'autant plus que cette élection a été applaudie par le président chypriote-grec qui a déclaré, à cette occasion : « Enfin nos espoirs sont grands de voir notre pays réunifié. » En réaction, la population du Sud avait même traversé le point de passage de Nicosie pour fêter dignement ce qu'ils considéraient comme un jour « historique », avec leurs compatriotes du Nord.

 

Avant tout comme un Chypriote
L'élection a eu un impact « énorme » sur le processus de réunification, de l'avis tant de M. Faustmann que de son compatriote James Ker-Lindsay, spécialiste de Chypre à la London School of Economics. Tous deux s'accordent à dire que l'atmosphère qui règne depuis cette élection est extrêmement prometteuse quant à la reprise des pourparlers.
« Le président Akinçi a été le maire de la partie turque de Nicosie dans les années 80 et a toujours travaillé main dans la main avec les Grecs. Malgré les divisions, il est la preuve qu'une entente est possible. Il se voit avant tout comme un Chypriote. Et pour lui, que vous soyez chypriote-grec ou bien chypriote-turc, il est possible d'avoir une vision commune », explique M.Ker-Lindsay. Du côté grec également, la tendance penche pour une réunification car, outre la question ethnique, celle-ci serait économiquement « profitable aux deux camps », selon M. Faustmann. « De nombreux déplacés des deux zones pourraient également regagner leurs villages », poursuit-il. Cependant, certains Chypriotes-grecs ne voient pas d'un bon œil le processus de réunification, non pas qu'ils soient « satisfaits avec l'idée de vivre sur une île divisée, mais réaccueillir leurs compatriotes chypriotes-turcs dans le Sud ne sera pas chose aisée », relève M. Ker-Lindsay.
Les Chypriotes-grecs semblent toutefois saisir tout l'enjeu de lancer le processus au plus vite car « beaucoup de Chypriotes-turcs sont partis et des colons turcs se sont installés dans le Nord. Dans cinq à dix ans, le Nord sera très clairement turc et ce ne sera pas bien perçu par les Chypriotes-grecs », explique M. Ker-Lindsay.

 

Question sécuritaire
M. Faustmann juge de son côté qu'il est « trop tôt » pour savoir ce qu'en pensent les deux parties tant que les modalités de la réunification ne sont pas définies. Selon lui, ce sera surtout la question sécuritaire, à savoir si la Turquie maintiendra sa présence militaire qui fera pencher la balance du côté chypriote-grec. Pour les Chypriotes-turcs, une réunification sonnerait la fin de l'isolement dont ils souffrent depuis 40 ans.
Et c'est par un exemple sportif que M. Ker-Lindsay démontre en quoi cette mise au ban et cette non-reconnaissance par la communauté internationale pèse sur la population du Nord : « On n'a jamais vu une équipe de foot chypriote-turque qualifiée dans un championnat européen, ou des athlètes participer aux Jeux olympiques. Ils en souffrent certainement. » Deux choix s'imposent pour eux : se tourner vers Chypre ou vers la Turquie. « Mais s'ils décident d'aller vers la Turquie, que signifie "Chypre du Nord" ? Une "petite province" qui n'aura jamais son mot à dire dans les affaires nationales turques. C'est leur dernière chance et ils considèrent que leur futur sera bien meilleur avec leurs compatriotes, que de rester une sorte de "colonie" turque », relève M. Ker-Lindsay.

 

Erdogan favorable
En 2004, toute l'île est entrée dans l'Union européenne, mais l'acquis communautaire ne s'applique qu'au Sud. En 2005, l'euro devient la monnaie officielle de la République de Chypre. La zone turque ne fait partie que juridiquement de l'UE et est exclue de toute union (économique, monétaire, douanière...) et de l'espace Schengen. L'UE est inévitablement favorable à une réunification et est « prête à coopérer », rappelle M. Fautsmann qui ajoute qu'elle « prévoit d'envoyer un émissaire aux pourparlers et même d'aider économiquement ».
En cas de réunification, les retombées économiques seraient importantes, notamment sur la question des gisements de gaz naturels découverts au sud de Chypre dans les années 2000. Ce dossier pourrait devenir alors « une source de coopération plutôt que de confrontation », permettant « une ouverture dans l'exportation au niveau régional », explique M. Faustmann.
Mais il semblerait que cette manne financière providentielle ne soit pas si prometteuse qu'elle le semble. « À une époque, les Chypriotes-grecs disaient "exploitons ces ressources, devenons milliardaires, et attendons que les turcophones nous supplient de se joindre à nous". Mais cela n'arrivera pas, car l'espoir que Chypre allait devenir riche grâce à l'énergie a disparu », estime de son côté M. Ker-Lindsay.
Lors de son discours dans la partie turque de Nicosie, lundi dernier, M. Erdogan a déclaré espérer que les deux parties parviendront à s'accorder en assurant une équité politique. Si le président turc a, par le passé, rappelé que son pays est la « mère-patrie » de la RTCN, son discours vis-à-vis d'une éventuelle autonomie, voire d'une indépendance, ne pose plus problème. D'autant que cette épineuse question embarrasse Ankara depuis le début des négociations d'adhésion à Bruxelles, en 2005. Et de l'avis du chercheur londonien, M. Ker-Lindsay, la Turquie serait « très contente » de « se débarrasser du problème chypriote », surtout qu' « Erdogan n'a pas un réel sentiment d'affiliation pour la RTCN », conclut-il.

 

 

Chronologie
100 ans de tensions...

 

1914 : annexion de Chypre par la Grande-Bretagne.

1923 : la Turquie renonce officiellement à Chypre.

1931 : insurrection des Chypriotes-grecs contre l'occupant anglais.

1960 : indépendance de l'île; Makarios III devient président.

1963 : violences intercommunautaires : elles atteignent une intensité majeure avec la « Semaine noire » (134 morts, dont 108 Chypriotes turcs) ; intervention de l'Onu.

1974 : coup d'État nationaliste en faveur du rattachement de l'île à la Grèce, ce qui provoque l'intervention armée de la Turquie. Makarios III rentre d'exil et reprend les rênes du pouvoir. Mais l'île est désormais divisée par la « ligne verte ».

1983 : proclamation de la République turque de Chypre du Nord (RTCN), immédiatement reconnue par la Turquie.

1990 : la République de Chypre (partie Sud) demande son adhésion à l'Europe. Mais l'ouverture des négociations d'adhésion ne se fait qu'en 1998. Elles se terminent fin 2002.

2000 : les dirigeants chypriotes grec et turc rencontrent le secrétaire général des Nations unies au siège des Nations unies à New York, afin d'étudier divers points dans une réunion tripartite. Ces négociations visent à terme à la réunification de Chypre.

2004 : entrée de la République de Chypre au sein de l'UE. Rejet par référendum du plan de paix de l'Onu (plan Annan). Le plan avait été accepté par 65 % des Chypriotes turcs mais rejeté par les trois quarts de l'électorat chypriote grec.

2005 : l'euro devient la monnaie officielle de la République de Chypre. La zone turque ne fait partie que juridiquement de l'UE et est exclue de toute union (économique, monétaire, douanière...) et de l'espace Schengen.

 

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commentaires (3)

Bien au contraire ! Ce n'est pas demain la veille.

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

15 h 25, le 23 juillet 2015

Tous les commentaires

Commentaires (3)

  • Bien au contraire ! Ce n'est pas demain la veille.

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    15 h 25, le 23 juillet 2015

  • C'EST QUE LES TURCS COMMENCENT À SE DÉSABRUTIR...

    LA LIBRE EXPRESSION

    18 h 02, le 22 juillet 2015

  • Les milliards de Mouammar Kadhafi, disparus dans les banques occidentales L'immense fortune du colonel Kadhafi aurait pu déstabiliser le système financier mondial si le « guide » libyen avait choisi de s'en prendre aux Occidentaux en utilisant ce levier. De 350 à 500 milliards d'avoirs libyens sont répartis dans le monde entier, par la volonté de l'ex-dictateur qui avait choisi en 2006 d'investir massivement la fortune amassée grâce à la rente pétrolière. En dépit des demandes répétées du Conseil national de transition (CNT) et de son gouvernement de transition, reconnu par la communauté internationale, la plupart de ces avoirs sont encore gelés. Seuls 18 milliards ont été débloqués, dont plusieurs centaines de millions par la France. Ils avaient été gelés dès le début du conflit par l'ONU et l'Union européenne. Ces instances internationales ont ouvert les portes. Mais ce sont maintenant les États concernés qui renâclent et négocient âprement, comme les États-Unis. Or, le CNT a un besoin urgent d'argent frais pour payer les salaires et faire repartir le pays. Cette fortune est composée de 170 milliards d'euros placés dans des banques, dont 8 milliards pour la France avec la BNP, la Société générale, le Crédit agricole, etc. ; de 100 milliards d'obligations et d'actions, de parts dans des entreprises importantes comme France Télécom, Vivendi, Danone, Dassault, EADS, etc. Voila d'ou provient l'argent prete a la Grece .

    FRIK-A-FRAK

    15 h 46, le 22 juillet 2015

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