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Moyen Orient et Monde

De quoi l’attentat de Sousse est-il le nom ?

Entretien

Michael Ayari, analyste principal à Tunis pour l'International Crisis Group (ICG), répond aux questions de « L'Orient-Le Jour » sur les conséquences politiques majeures de l'attentat du 26 juin.

30/06/2015

L'attaque de Sousse du 26 juin a fait ressurgir les non-dits de la transition politique tunisienne, présentée depuis quatre ans comme un modèle. Clivage entre islamistes et séculiers, primat d'un consensus national qui laisse en marge les populations les plus fragiles et absence de vision sur le puissant voisin libyen risquent-ils de mettre à mal le processus de transition ? Michael Ayari, de l'International Crisis Group-Tunis, analyse les difficultés internes et externes auxquelles est confrontée la Tunisie.

L'attentat de vendredi a été revendiqué par Daech, il se produit quelques mois après l'attentat du Bardo. Quelle lecture faites-vous de la situation sécuritaire en Tunisie ?
On aurait pu croire au moment de l'attentat du Bardo qu'il s'agissait d'un cas isolé, mais cette seconde attaque avec le même mode opératoire sur un lieu touristique révèle quelque chose de plus profond. Le terrorisme remet en cause certains acquis. Au moment de l'attentat en mars, nous étions dans un contexte où les élections s'étaient bien déroulées. On testait la cohabitation gouvernement et l'alliance parlementaire entre Nidaa Tounes, qui a été élu sur un programme sécuritaire et de prestige de l'État, et al-Nahda. Personne n'avait renvoyé la faute à l'autre, les deux partis étaient dans le même bateau, et on préférait regarder en arrière et se concentrer sur ce qui avait fonctionné : le dialogue national, la Constitution démocratique, les élections libres, l'exception tunisienne sur le plan international puisqu'il s'agit du pays qui s'en est le mieux sorti après les printemps arabes. Après l'attentat de vendredi, il y a un changement radical. Sur le plan international, on se demande maintenant si la Tunisie n'est pas victime de son succès. Sur le plan interne, les indicateurs sont au rouge. Les problèmes structurels comme l'économie, le social et le sécuritaire, relégués pendant un temps au second plan, ressurgissent. L'attentat a révélé toutes les divisions. Les fractures internes commencent à s'exprimer, avec des clivages identitaires, sociaux et régionaux entre l'Est et l'Ouest, le Sud et le Nord. Le mouvement de protestation social prend de l'ampleur, les tensions entre élites politiques sont visibles, il y a également clivage entre la base populaire et les leaders des partis politiques, la direction est de plus en plus discutée, les discours des élites de la classe moyenne et des couches supérieures sont coupés des réalités quotidiennes des Tunisiens de l'intérieur. L'objectif recherché par les terroristes est d'affaiblir l'État, de réveiller toutes les tensions sous-jacentes, d'isoler la Tunisie de l'Europe. On constate que cette stratégie redoutable fonctionne. On assiste à la résurgence d'un discours de polarisation islamiste/anti-islamiste qui avait disparu au début de la coalition.


(Lire aussi : Premières arrestations après l'attaque en Tunisie)

 

Pensez-vous que ces crises vont avoir des conséquences sur la cogouvernance al-Nahda et Nidaa Tounes, et sur la suite de la transition politique ?
Pour ne pas en arriver là, il faut sortir des déclarations qui prônent le retour à l'autoritarisme, qui n'a jamais permis de maintenir la sécurité, et avoir une parole politique claire. Il faut que les dirigeants d'al-Nahda ne s'expriment pas seulement sur le mode défensif, mais expliquent ce qu'ils peuvent apporter dans la lutte contre le terrorisme. Ils ont une capacité de pénétration plus importante dans les quartiers populaires, un discours religieux, une présence à travers les associations caritatives, et peuvent prévenir et réorienter les sources de l'extrémisme religieux. Il y a donc un important travail pédagogique à faire. De son côté, Nidaa Tounes doit également avoir un discours clair et ne pas se contenter de réconforter une minorité de la population. Je pense que ce serait là un jeu gagnant/gagnant pour al-Nahda et Nidaa Tounes qui ont chacun un rôle différent à jouer. Mais on sent les rancœurs de cette polarisation islam, anti-islam, et on sent que la tentation va briser l'alliance et repartir dans une polarisation brutale qui peut rapidement devenir violente. Il faut surtout mettre en place une réforme de l'appareil policier et une politique publique de sécurité qui ne concerne pas le seul ministère de l'Intérieur mais qui ait une dimension sociale, économique, identitaire, culturelle et idéologique.

 

(Repère : Tunisie: les troubles depuis la révolution)

 

Quel rôle jouent la Libye et ses différentes factions sur la situation en Tunisie ?
La Tunisie est condamnée à un équilibre précaire et a du mal à se situer. Si l'on donne un signe de rapprochement avec le gouvernement de Tobrouk, on s'attire les hostilités du gouvernement de Tripoli et inversement. Les clivages épousent donc les divisions entre le gouvernement de Tobrouk et de Tripoli, les problèmes se font écho, et il y a différents types de diplomatie en Tunisie qui jouent chacun sa partition. Cette situation permet une instrumentalisation d'un camp ou de l'autre, pour faire pression dans un sens ou l'autre et assurer une neutralité positive. La Tunisie est prise en tenaille. On voit des hommes d'affaires qui ont des intérêts avec l'une ou l'autre partie et intègrent cela dans des problématiques nationales. Les médias très anti-islamistes créent des tensions qui peuvent avoir des incidences diplomatiques. Cela a des répercussions sur le débat politique national et la tentative de cohabitation. Or le modèle d'unité nationale tunisien est exportable, d'où l'importance de sa réussite pour aider au règlement pacifique en Libye. Mais s'il échoue, cela entraînera des conséquences négatives. Il y a une dimension libyenne au problème tunisien, tout comme il y a une dimension tunisienne au problème libyen.

 

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