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Un monde de solutions (III)

Quand la protection de l'environnement se met au service du social au Liban

Impact Journalism Day

Le père Jean-Marie Chami n'est pas un prêtre libanais comme les autres. Derrière son visage rond et sa bonhommie se cache un homme de religion « écolo » qui a su mettre la protection de l'environnement au service de l'aide à l'insertion.

20/06/2015

Jean-Marie Chami, 53 ans, n'a pas toujours été un homme de religion. Avant d'être curé de l'église Notre-Dame de l'Annonciation à Zokak el-Blatt, un quartier dans l'ouest de Beyrouth, il a suivi une formation d'architecte. Et avant cela, entre 15 et 21 ans, il était même athée jusqu'à ce qu'il «retrouve la foi de manière inattendue, lors d'un séjour en France». L'un des dadas du père Chami est le recyclage, qu'il a commencé à pratiquer à titre individuel chez lui et dans son bureau à l'église. Ayant côtoyé un groupe de malentendants, il en est par ailleurs devenu l'aumônier. «Un jour, j'ai reçu l'appel de personnes malentendantes qui voulaient organiser un concert. Cet appel était prophétique », explique-t-il. Mais le prélat ne s'arrête pas à cette initiative. En 1999 naît L'Écoute, une association à but non lucratif visant à subvenir aux besoins des personnes malentendantes en difficulté.


À travers L'Écoute, le père Chami tente une expérience: allier écologie et travail social. Un projet qui a vu le jour dans le coeur du Père Chami lors d'un entretien avec l'Abbé Pierre le 10 mars 1991. «Recycler, oui. Mais pour l'humain d'abord, pas seulement pour l'environnement et la nature, affirme-t-il. Sinon on passe à côté de l'essentiel.»

Une philosophie inscrite dans le slogan de l'association, «Ensemble pour le recyclage de l'énergie humaine», dont la mission se résume ainsi : « Bien plus qu'entendre,...Ecouter les plus démunis »
Aujourd'hui, les deux piliers de l'association sont rassemblés dans un hangar de Hadeth, dans la banlieue est de Beyrouth. L'atelier emploie 17 volontaires de différentes nationalités. Il n'est pas strictement réservé aux malentendants : des personnes souffrant d'autres formes de handicap physique ou psychique, ou des personnes tout simplement en difficulté sociale, s'y activent également.

 

 

 


Dans ce local inauguré en décembre dernier, les volontaires trient le matériel non organique, récupéré par leurs soins auprès des 1 200 clients (entreprises et particuliers) de L'Écoute, qui dispose de plusieurs points de collecte à travers le Liban grâce aux bienfaiteurs.
«Chaque jour, nous revendons des produits triés, en général aux usines qui recyclent papier, plastique et métal», explique le père Chami. Le business tourne rond, mais le fruit des collectes, bouteilles en plastique, sacs de la même matière, ou encore ferraille, continue de s'empiler du sol au plafond de l'atelier. En avril, le père Chami affirmait attendre dans les prochaines semaines une machine pour compresser les bouteilles en plastique afin d'améliorer le travail.


Dans un coin de l'atelier, trois volontaires sont par ailleurs chargés de désassembler du matériel électronique. Au-delà de son activité de recyclage traditionnel, L'Écoute s'est lancée dans le recyclage des produits électroniques, la «spécialité de la maison». «On nous a dit que nous étions pionniers en la matière. Je ne peux en être sûr, mais si c'est le cas, nous nous en réjouissons», souligne le prêtre, qui s'excuse de gesticuler en parlant, «une habitude à force d'employer le langage des signes avec les volontaires malentendants».


Imprimantes, ordinateurs, appareils électroménagers, téléviseurs... Tout est démantelé avec minutie par les volontaires. Le travail n'est pas sans risques, car des substances toxiques peuvent se dégager lors du démontage. Les fils de cuivre, les bobines et les vis métalliques sont revendus. Mais certaines pièces doivent être nettoyées pour avoir de la valeur, explique le prêtre.
Aujourd'hui, L'Écoute a réussi à créer un cercle quasi vertueux. Sur le plan financier: l'activité de recyclage a pu rapporter, à un moment, entre 9000 et 11000 dollars par mois, permettant de financer le travail social. Aujourd'hui, la situation est plus compliquée, mais l'association, déficitaire, tient la route grâce à ses bienfaiteurs.

 

Et, sur le plan humain, le sourire des volontaires résume tout. «Cela fait six mois que je travaille ici. Avant, je restais à la maison», explique Anthony, un jeune de 19 ans qui souffre d'infirmité motrice cérébrale. «Aujourd'hui, je suis très heureux de travailler en équipe», affirme-t-il, avec l'aide du prêtre qui fait
office d'interprète.
Elias*, qui souffre de problèmes psychiques, travaille quant à lui sur les radios, les imprimantes, les téléviseurs... «Ce qui me plaît ici? Le fait de me sentir responsable», dit-il.
Autres bénéficiaires du programme, les réfugiés, comme Kwal, un gaillard soudanais de 48 ans frôlant les deux mètres. «J'ai beaucoup voyagé depuis que j'ai été séparé de mes parents, raconte-t-il. Je suis passé par la Libye, l'Irak, la Jordanie... Au Liban, j'ai obtenu le statut de réfugié auprès de l'Onu. J'étais parmi les premières personnes à travailler avec l'équipe de L'Écoute.»


Avec l'association, tout le monde sort gagnant: l'environnement, mais aussi les personnes en difficulté qui retrouvent à nouveau un but et une place dans la société.
Si la réussite est au rendez-vous, les obstacles demeurent. Aujourd'hui, les bénéfices vont presque totalement aux volontaires «afin que ceux-ci puissent vivre dans la dignité», souligne le père Chami. Le reste est affecté aux frais de fonctionnement de l'atelier. Rien ou presque n'est réinvesti, surtout en ces moments de disette, poursuit-il, sans toutefois perdre espoir, des dons étant attendus.
Autre problème, certains clients qui voudraient être payés pour le matériel recyclable collecté par les volontaires de L'Écoute. «Partout ailleurs, les gens payent pour se débarrasser de leurs déchets!» s'insurge le prêtre.
Ces obstacles ne suffisent pas toutefois à le décourager: «Il y a quelques années, tout ce projet aurait été impossible. Mais les choses changent et il faut toujours aller de l'avant. Tout ce travail, c'est ce qui me fait sentir vivant. C'est le fait d'être la voix des sans-voix, les yeux des non-voyants.»

 

 *le nom a été changé.

 

Cet article fait partie de notre édition spéciale "Un monde de solutions" réalisée avec Sparknews dans le cadre de l'Impact Journalism day

Voir tous les articles de l'édition spéciale ici

 

 

 

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