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Un monde de solutions (III)

Au Barefoot College, on forme des « mamans solaires »

Nilanjana BHOWMICK (Sparknews/INDE)

En Inde, des femmes de zones rurales apprennent à fabriquer des panneaux solaires et à les exploiter. Résultat : de l'électricité verte pour leurs villages et des emplois pour ces femmes auparavant sans qualification.

OLJ
20/06/2015

La route de terre poussiéreuse bordée de buissons et de broussailles mène à un vaste campus et à une grande salle de classe pleine de panneaux solaires et d'équipements divers. C'est là que Geeta Devi, 45 ans, un sari rouge pailleté et un anneau à la narine, vient d'expliquer le fonctionnement d'un complexe circuit électrique à un groupe de femmes très impressionnées, debout autour d'une table où s'empilent circuits et lanternes.

Geeta Devi est ingénieure en énergie solaire. Ou, pour être plus précis, ingénieure barefoot. Elle est l'une des centaines de femmes, des trentenaires et des quarantenaires dont la plupart sont déjà grands-mères, originaires des coins les plus reculés de l'Inde et formées par le Barefoot College. Elles sont là pour apprendre à construire des panneaux photovoltaïques et fournir de l'électricité à leurs villages, qui ne sont pas connectés au réseau électrique.
Outre la fourniture d'électricité, le programme joue aussi un rôle important dans l'émancipation des femmes de zones rurales, beaucoup d'entre elles étant illettrées. De fait, pour Geeta Devi, le vent a tourné. Après une existence tout ce qu'il y a de plus ordinaire, passée à s'occuper des champs, des bêtes et de sa famille, elle est à présent financièrement indépendante grâce au petit salaire mensuel qu'elle perçoit en enseignant au collège. Et c'est une personne respectée dans son village, une personne dont l'avis est précieux. «Aujourd'hui, j'ai de l'importance», confie-t-elle.

Le Barefoot College, fondé au début des années 1970 par le militant Sanjit « Bunker » Roy, offre des formations en électricité solaire depuis 1989. Il est établi à Tilonia, un petit village endormi entouré de champs d'un vert passé et de jolies buttes, dans le désertique Rajasthan, à une centaine de kilomètres de la capitale de l'État, Jaipur. Après avoir commencé à former les femmes de la région, puis de l'ensemble de l'Inde, le collège touche à présent des femmes de 64 pays du monde. Il possède un campus en Sierra Leone, un tout nouveau site à Zanzibar et projette d'ouvrir de nouvelles antennes au Soudan du Sud, en Tanzanie, au Burkina Faso, au Sénégal, au Liberia et au Guatemala. «La politique du Barefoot College, selon l'idée de Gandhi, est de s'adresser à tous les hommes et toutes les femmes», commente Sanjit Roy.
La plupart des formations se font encore à Tilonia. Chaque année, le collège forme 100 femmes indiennes et 80 originaires d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine, lors de deux sessions de six mois chacune.

Le gouvernement indien, qui reconnaît le cursus depuis 2008, couvre les frais de formation et de déplacement. Le ministère des Affaires étrangères verse 150000 roupies (2160 euros) et paie le coût du voyage à chaque femme venue d'un autre pays. Le ministère des Énergies nouvelles et renouvelables, lui, offre 70000 roupies (environ 1000 euros) à chaque Indienne. Les fonds mis à disposition par des particuliers et des fondations permettent de financer une partie des équipements photovoltaïques et d'autres dépenses.

Dans les salles de classe du Barefoot College, les femmes apprennent à fabriquer, assembler, entretenir et réparer des panneaux solaires. Quand elles en ont le temps, elles apprennent également à confectionner des serviettes hygiéniques, des filets contre les moustiques et des bougies. Certaines Indiennes restent plus longtemps, pour se former à la construction de cuiseurs solaires ou encore de chauffe-eau.
S'étendant sur deux vastes campus, le dernier en date fonctionnant uniquement à l'électricité solaire, le Barefoot College enseignait au départ aux hommes et aux femmes. Mais en 2005, Sanjit Roy a pensé que le modèle fonctionnerait mieux s'il ne s'adressait qu'aux femmes. « Former les femmes d'un certain âge est un bon investissement pour mettre en place une solution durable à long terme. Ces femmes resteront dans leur village, elles ne chercheront pas à trouver un emploi en ville, souligne-t-il. Elles veulent vivre en étant plus proches de leurs terres, de leurs enfants et de leurs animaux. Et elles transmettront leurs connaissances aux générations suivantes.»


Les étudiantes étrangères sont sur le vieux campus, à environ 1 kilomètre du nouveau site. Joselyn Mateo Diaz, une grand-mère de 41 ans originaire de la République dominicaine, a fait le voyage jusqu'en Inde au printemps dans le but de pourvoir son village en électricité photovoltaïque. Le village voisin a récemment été électrifié. «Le gouvernement nous a oubliés, dit-elle avec ce sourire dont elle ne se départ jamais. Tout ce que je veux, c'est pouvoir lire avec mes petits-enfants la nuit.»
Et son rêve sera bientôt réalité. Joselyn Mateo Diaz, qui a appris à écrire toute seule, suit sans problème les cours donnés dans un anglais basique et en langage des signes, sur des circuits électriques à code couleur. Une fois rentrée chez elle, les villageois lui verseront un montant mensuel symbolique pour payer ses services, ainsi que les composants et les pièces de rechange des panneaux. «Le modèle de Barefoot est simple pour que les panneaux puissent être gérés, contrôlés et possédés par les villageois», souligne Sanjit Roy.

Dans le monde, 1,3 milliard de personnes ne sont pas connectées au réseau électrique. Plus de 300 millions d'entre elles vivent en Inde, où le taux d'électrification est de 75% à l'échelle nationale et de 67% en zone rurale. Et quelque 800 millions d'Indiens sont toujours dépendants de combustibles polluants émetteurs de carbone. À ce jour, Barefoot a formé de part le monde près de 750 grands-mères, qui ont apporté l'électricité solaire à 1160 villages. Ce qui équivaut à une réduction de presque 13 tonnes métriques d'émissions de CO2 par jour et de 500000 litres de kérosène par an.
Qui plus est, en travaillant plus longtemps grâce à la lumière ainsi fournie, les familles pauvres augmentent leurs revenus. Et, alors que les villages qui sont reliés au réseau conventionnel n'ont pas d'électricité 24 heures sur 24, «dans les villages solaires, il n'y a pas de coupures d'électricité», fait valoir Sanjit Roy.
Sur le nouveau campus, Geeta Devi fait des signes aux femmes réunies autour de la table, dont certaines regardent encore les différents panneaux avec circonspection. «Elles me demandent tout le temps si elles seront capables de le faire. Je leur réponds que si j'y suis arrivée, elles y arriveront aussi.»

 

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Cet article fait partie de notre édition spéciale "Un monde de solutions" réalisée avec Sparknews dans le cadre de l'Impact Journalism day

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