L'éditorial de Issa GORAIEB

Ni tribunal ni militaire

Issa GORAIEB | OLJ
16/05/2015

Incroyable, insensé, renversant, surréel, honteux, scandaleux, révoltant : on est à court d'épithètes pour qualifier le verdict rendu mercredi par le tribunal militaire et qui n'a pas manqué de frapper le pays de stupeur, avant de l'enfiévrer.

La justice libanaise, celle en robe noire, on la savait déjà bancale. Fragile. Vulnérable, sensible aux tentations tout autant qu'aux pressions et menaces, et cela malgré la présence de nombreux juges d'une irréprochable intégrité et qui méritent la plus grande considération. Le désastre absolu, cependant, c'est quand une juridiction se voit affubler du caractère d'exception, comme cela n'arrive plus, de nos jours, que dans les États totalitaires : c'est quand la justice troque le noir pour le kaki, et que des officiers bien disciplinés et n'ayant le plus souvent aucune formation juridique sont catapultés à la dignité de juge.

Ces derniers temps, cependant, c'est par une bien surprenante clémence que se distinguent les sentences du tribunal militaire. Convaincu d'intelligence avec l'ennemi israélien, un général à la retraite, proche il est vrai d'un ancien général recyclé dans la politique, s'en est tiré avec quelques mois de réclusion. Idem pour un milicien du Hezbollah qui avait abattu de sang-froid un officier aviateur dont l'hélicoptère était tombé en panne au Liban-Sud.

Il reste que la tâche essentielle des militaires et autres agents de la force publique est de veiller à la sécurité des citoyens, notamment face au péril terroriste. Dès lors, ce qui coupe le souffle dans l'affaire Samaha, ce n'est pas tant la légèreté de la peine infligée à l'ancien ministre et conseiller du président Bachar el-Assad que l'exposé des faits retenus contre lui : à savoir un simple, un banal (pour un peu, on dirait un bénin) convoyage de dizaines de kilos d'explosifs entre Damas à Beyrouth. C'est la relative célérité avec laquelle s'est déroulé son procès alors que des dizaines de détenus croupissent depuis près d'une décennie parfois en prison en attendant qu'ils soient jugés par la même juridiction pour des crimes bien moins graves. C'est l'impasse qu'a passablement faite le tribunal sur les aveux de l'accusé, au prétexte qu'il avait été piégé par un provocateur. C'est surtout le refus des juges de tenir le moindre compte de ces videoclips littéralement glaçants, enregistrés en caméra cachée par le même informateur.

L'on y voit en effet Samaha livrer la sinistre marchandise au planteur de bombes présumé ; transmettre à celui-ci les directives et consignes des hauts commanditaires syriens qui n'étaient autres que des incitations au meurtre ; et balayer d'un néronien revers de la main l'éventualité d'un nombre élevé de victimes, dont des députés et des dignitaires religieux. Tout cela en dégustant (aucun fruit n'était plus adéquat) des figues... de Barbarie.

Providentiellement dépistée à temps – et le patron des renseignements de la police Wissam
el-Hassan l'a payé de sa vie –, la machination n'a pas provoqué les tensions intersectaires escomptées par le régime de Damas. Par une sombre – et fort stupide – ironie, c'est le tribunal militaire qui s'en est lui-même chargé, comme le montrent l'actuelle polémique sur la raison d'être de cette juridiction et l'effervescence sunnite signalée hier à Tripoli.

Aveugle est censée être la justice. La justice, pas les juges.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

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