Si les Libanais sont d'accord pour considérer que la date du 13 avril 1975 marque le début de la guerre civile au Liban, ils sont persuadés que la conjoncture et les préparatifs régionaux et locaux du conflit ont, bien avant, devancé le déclenchement des hostilités. Partant des grandes secousses régionales, notamment la guerre des Six-Jours en 1967 et ses répercussions spécifiquement sur la scène libanaise. Ainsi les Palestiniens armés ont commencé leurs premières agressions contre l'armée libanaise en avril 1969. Cela a entraîné une crise ministérielle qui a duré plus de 7 mois et a débouché sur le « sinistre » accord du Caire, qui autorise l'OLP à stationner dans la région du Arqoub au Liban-Sud, nommée « Fatehland », en violation de la souveraineté libanaise.
Les agressions, en 1973, se poursuivent contre l'armée libanaise, ce qui entraîne logiquement une riposte pour contenir les hostilités contre l'État libanais. Les tensions dès lors gagnent du terrain, et les Libanais se trouvent divisés entre pro et anti-Palestiniens, et suivant la conjoncture régionale, « entre pro et anti-Nasser », selon le président Amine Gemayel (OLJ du 14 avril 2015).
Ces développements politiques ont préparé le terrain et il suffisait d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres. De 1975 à 1990, quinze ans de guerres successives entrecoupées de brèves accalmies, quinze ans durant lesquels les belligérants régionaux et internationaux règlent leurs comptes sur le sol libanais. Il en résulte 100 000 morts et disparus, et l'exode de milliers de familles libanaises vers l'étranger. Départ donc des forces vives et par conséquent des capitaux, sans compter la destruction des infrastructures publiques et privées dont le coût est évalué à des milliards de dollars. Mais le plus dangereux est cette cicatrice douloureuse qui persiste encore dans la mémoire collective des Libanais, même après 40 ans, présente avec ses séquelles.
Que faire pour épargner aux générations futures pareil drame, comment les initier à une éducation civique pour les rendre conscients de leurs responsabilités de citoyens et les sensibiliser à la vérité, à la liberté, à la justice et à la charité ?
Dans l'état actuel des choses et les événements dramatiques qui nous entourent et leurs répercussions immédiates et lointaines sur notre pays, est-il possible de construire l'État des citoyens ? Peut-on, encore, avancer la formule du vivre ensemble ? Est-il possible, avec la présence d'écoles officielles et confessionnelles diverses, d'éduquer la jeunesse du Liban à des valeurs communes ?
Dans son livre remarquable et impressionnant intitulé Pluralisme, vivre ensemble et citoyenneté au Liban : le salut vient-il de l'école ?, le père Salim Daccache s.j., recteur de l'USJ, se demande s'il est possible de construire l'État des citoyens, sur les bases d'une École et d'une Éducation nationales fortes, sans restreindre la liberté des communautés ? Et encore, il se demande si l'enseignement privé religieux, chrétien et musulman peut être le moteur et le vecteur principal, entre autres valeurs, de la formation du Libanais citoyen.
Sans nul doute, et pour rappeler les objectifs généraux de l'éducation au Liban, il est important de citer que l'éducation de l'élève sur le plan académique et intellectuel ne peut être dissociée de son éducation morale, sociale et surtout citoyenne. Ne serait-il pas vrai qu'on se forme au sens national et civique comme on acquiert l'esprit de famille en vivant avec, en s'y incorporant et en lui devenant organiquement solidaire pour le meilleure comme pour le pire ? Pour éduquer au Liban, n'est-il pas adéquat, convenable et nécessaire de promouvoir le vivre ensemble ou la convivialité, puisque nous vivons sur un sol commun, restreint, malgré les allégeances antagonistes qui sensibilisent différemment chrétiens et musulmans, tout en tenant compte évidemment de la réalité du tissu social pluriel libanais, fait de 18 communautés confessionnelles religieuses différentes et venant de divers horizons et de diverses affinités politiques ?
La réponse vient du regretté pape Jean-Paul II durant et après la guerre interne (1975-1990), à travers son Exhortation apostolique de 1997, en faveur d'une collaboration entre chrétiens et musulmans au Liban, incitant les écoles à enseigner comment apprendre aux jeunes « à mieux se connaître et à consentir pleinement au pluralisme » et « à gérer pacifiquement les conflits qui peuvent se présenter », et à « fournir à tous les jeunes une éducation civique appropriée, pour les rendre conscients de leurs responsabilités de citoyens et pour promouvoir la vérité et la liberté, fondements de la paix et de la fraternité sociales ».
La réponse vient aussi du père Daccache. Après une étude structurelle approfondie des différentes écoles de l'enseignement scolaire officiel, de l'enseignement des écoles chrétiennes, catholiques, orthodoxes, évangéliques, de l'enseignement des écoles musulmanes, sunnites, chiites, druzes, il s'est avéré que « le souci des écoles musulmanes et chrétiennes est le même : celui de rapprocher les effets des acquisitions intellectuelles des principes et des prémisses religieux et communautaires du point de départ ». Il est vrai qu'il y a des différences, mais la différence ne mène pas nécessairement à l'opposition, à la contradiction et au conflit ouvertement violent. « Il y a la volonté de ne pas isoler l'autre ou de le décrire comme l'autre ennemi, c'est aller plus loin dans la volonté d'échanger, de découvrir les richesses des uns et des autres, de ce qu'il y a de commun entre eux. » Et « que les identités communautaires peuvent être des identités de dialogue, non des identités opposées l'une à l'autre, et qu'elles peuvent construire ensemble un État de droits et de devoirs communs ». Elles constituent ainsi le fondement de toute vie en société et elles créent un espace propice à une dynamique, un mouvement vers l'autre qui mène à la paix.
Ces valeurs humaines « transcommunautaires » et « transculturelles » résident dans le « respect », l'« acceptation », la « reconnaissance », la « considération », l'« écoute », l'« ouverture », la « coopération », le « civisme », l'« honnêteté », l'« action juste », le « contrôle de soi », le « partage » et la « fraternité ».
Ces valeurs ne forment-elles pas un dénominateur commun pour passer de l'État carrefour à l'État intégrateur ? Ne constituent-elles pas des assises solides pour initier les jeunes Libanais à la concorde, à la convivialité et par conséquent à la paix ? Les préparons-nous « à dire un adieu définitif à la guerre » et à célébrer en 2020 le centenaire du Liban démocratique et souverain ? C'est bien là la responsabilité des éducateurs, dira-t-on ! Ne serait-elle pas aussi celle des dirigeants civils et religieux ?
Nos lecteurs ont la parole - Mounir El-Khoury (Ul)
Adieu la guerre, oui à la paix !
OLJ / le 22 avril 2015 à 01h03

