©Pierre et Gilles : De la rue aux étoiles, Jean-Paul Gaultier, 2014, exposition Grand Palais 2015.
« Paris, c'est un peu une apothéose », lance Jean-Paul Gaultier, heureux. Le hasard a voulu que cette exposition qui retrace les jalons de quarante ans de création se déroule à un jet de pierre du Palais de la Découverte où le couturier a donné, en 1976, son premier défilé. Une belle histoire retracée en 175 pièces, de l'ours en peluche Nana qui a été le premier à porter les emblématiques seins pointus imaginés par Gaultier (deux cônes en papier journal), aux premiers mixages punk, jupons en tulle et perfectos de cuir, en passant par le mélange masculin/féminin et surtout la jupe pour homme lancée en 1985, dans le cadre d'une collection prêt-à-porter printemps-été sur le thème Et Gaultier recréa l'homme.
La scénographie est impressionnante, notamment grâce au 3D mapping imaginé par un groupe d'artistes montréalais sur de magnifiques mannequins de vitrine Joli cœur sur lesquels sont projetés des visages animés, notamment celui du couturier. Une œuvre des Canadiens Denis Marleau et Stéphanie Jasmin (UBU). Au centre, sur un runway imaginaire défilent des modèles immobiles, annoncés et décrits par la voix off de Catherine Deneuve. Ils portent des noms évocateurs, célébrant ce Paris mythique des années 40 à 50 dans lequel Jean-Paul Gaultier a puisé l'essentiel de son inspiration : Pigalle, La Danseuse, La Concierge est dans l'escalier, Si tu t'imagines que ça va durer toujours, Paris secret, Parfum de Paris, Paris Dandy, Paris la nuit, jusqu'à Et Gaultier recréa l'homme.
Une grand-mère pour inspiratrice
Tout commence dans une obscure ruelle de la banlieue sud de Paris. Papa est comptable, maman est caissière. De quoi faire dodo une vie entière dans une grise routine suburbaine sans issue. Oui, mais il y a mémé. Mémé Garabé, la grand-mère paternelle de Jean-Paul Gaultier est un personnage. Esthéticienne, infirmière, un peu magnétiseuse, elle est ce personnage lumineux, cette fée des contes, libre, créatrice, fantaisiste, une éclaircie flamboyante dans une vie sans éclat. Chez cette grand-mère qui collectionne les revues de mode, le petit Jean-Paul s'invente une vie de paillettes et tout un univers consacré à la beauté, entre coiffure, maquillage, retouches et soins divers. Il voit déjà, à travers cette échappée feutrée, son avenir tracé en lettres de feu. Il fera ses débuts chez Pierre Cardin, Jacques Esterel, aussi, et Jean Patou, mais il revient très vite chez Cardin dont il adore la liberté et les idées futuristes. Grand professionnel de la coupe, sa parfaite maîtrise des classiques l'autorise à briser les carcans. S'il lance ses premières collections dans les années 70, la consécration ne viendra que dans la décennie suivante, ces extravagantes années 80 marquées par le sida, maladie qui emportera son compagnon et partenaire Francis Menuge, très présent dans l'exposition.
Années 40, années 80 : même combat
La mode corsetée des années 40 et 50 est cristallisée pour Gaultier dans le film Falbalas de Jacques Becker (projeté en boucle sur un vieux téléviseur dans un coin de l'exposition). La féminité austère de ces années-là est faite de récupération de vêtements masculins retaillés et de toutes sortes de bouts de chandelle sublimés par un ardent désir de coquetterie dans un univers ravagé par la guerre. Cette période ne cessera jamais de fasciner le couturier pour qui la beauté réside au départ dans cette tension. Il ne sait pas encore que les années 80 qui vont le voir exploser en tant qu'artiste relèvent du même combat. Le sida, pour toute une génération, est une injonction à la chasteté. Par réaction et pour oublier, cette décennie est marquée par une fête permanente et une mode sur-sexuée, surdimensionnée, démesurée entre paillettes, épaulettes et corsets. Le punk n'est plus une philosophie marginale, il sort des banlieues pour remplir le Palace et les Bains Douches. Le spectre de la mort qui s'insinue dans toute relation amoureuse a un effet libérateur. Gaultier peut enfin laisser aller sa virtuosité et son inspiration baroque, loin des codes établis qu'un Saint Laurent se fait fort de respecter encore. Son intuition lui fait chevaucher les époques. Il remet à la mode tout ce qu'on croyait ringard, Yvette Horner et son accordéon, Pigalle et le french-cancan. Il sort du placard les seins pointus de Nana et les prête à Madonna qui en fait un manifeste. Et cette marinière récupérée par Chanel dans sa période Deauville, puis brièvement par Saint Laurent, il en fait un emblème, l'uniforme même de la gayitude assumée et de cet état d'innocence qui ne fait aucune distinction entre homme et femme.
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