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Moyen Orient et Monde - Entretien

« Les vraies armes de la guerre contre les shebab seraient une police qui fonctionne bien »

Jeudi dernier, l'attaque de l'université de Garissa au Kenya a fait près de 150 morts. Chercheur au CNRS à Sciences-po (Paris) et spécialiste de la région, Roland Marchal répond aux questions de « L'Orient-Le Jour ».

Désespérés, les proches des victimes de l’université de Garissa continuent d’identifier les corps. Simon Maina/AFP

Pourquoi les islamistes shebab ont-ils visé l'université de Garissa en particulier ?
C'est la seule université dans le nord-est du Kenya, qui est une zone particulièrement sous-développée par rapport au reste du pays. Depuis l'intervention kényane en Somalie en 2011, les assauts des shebab sont généralement des mines dissimulées ou des lancers de grenade. Depuis l'attaque du Westgate à Nairobi à l'automne 2013, il y a une intensification des attaques qui se veulent beaucoup plus meurtrières et plus fortes politiquement : le nombre de victimes est plus élevé et il y a une apparente classification religieuse. Toutefois, quand on étudie le bilan de ces attaques, on remarque qu'il y a beaucoup de victimes musulmanes au Kenya comme en Somalie.

Dans les dernières semaines, trois avis d'alerte ont été lancés par les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Australie, quant à des attaques imminentes. Le système kényan de sécurité s'est mis lentement en marche, avec pour priorités les grandes villes comme Nairobi et Mumbasa. Il est probable que les islamistes voulaient viser ces cibles, mais ont dû se rabattre sur des zones périphériques, avec un nombre de victimes potentielles élevé. L'un des cerveaux de l'opération, d'origine kényane et de Garissa, connaissait bien les lieux et a dû jouer un rôle majeur dans le choix de la cible. Ils ont aussi voulu tuer des jeunes pour choquer l'opinion publique.
Je précise que contrairement à Boko Haram au Nigeria, les shebab somaliens n'ont jamais été hostiles à l'éducation des filles ou des garçons. Dans les zones sous leur contrôle, qui comprennent des madrassas (écoles coraniques), il y a des lois mais pas de restrictions à ce niveau. Ce n'est donc pas l'éducation qui a orienté les shebab vers l'université de Garissa, mais le nombre de personnes s'y trouvant.

Par ailleurs, une éducation universitaire est généralement perçue comme étant réservée aux gens « du haut », donc l'on pourrait croire que c'est une raison supplémentaire de s'y attaquer, d'autant plus que près de 75 % des habitants de la région de Garissa vivent au-dessous du seuil de pauvreté, avec un dollar par jour. Mais à part les déshérités de la terre, les shebab recrutent aussi au sein des élites, et on trouve dans ses rangs des personnes qui étaient promises à des carrières brillantes. Il faut donc être très prudent quant aux motivations des shebab et ne pas croire que seuls les pauvres joignent leurs rangs.


(Lire aussi : L'odeur de la mort flotte encore à l'université de Garissa)

 

Pourquoi les shebab ont-ils fait un tri, lors de l'assaut contre l'université, entre chrétiens et musulmans, surtout qu'au début, ils ont indifféremment tué des personnes des deux religions ?
L'idée des shebab était double. Au Kenya, les élites politiques sont fondamentalement, mais pas seulement, chrétiennes ; la guerre aux croisés devient ainsi un outil de propagande. Deuxièmement, le Nord-Est kényan, sous-développé, est en grande partie musulman, et les populations autochtones sont plutôt défavorisées par rapport au reste du pays, même si, depuis 1992, leurs conditions se sont améliorées. Une « guerre » entre les nantis et les pauvres donne un écho populiste à la cause des shebab. Est-ce que ce message aura du succès ? Globalement, non, sauf dans certains milieux radicaux.

Des violences interethniques et/ou des représailles contre la minorité somalienne du pays sont-elles à craindre ?
Il y a une minorité somalienne au Kenya, effectivement, présente dans le Nord-Est et dans les grandes villes comme Nairobi et Mumbasa. Après l'attaque de l'université, les premières réactions et les premiers discours politiques et religieux ont été un sursaut d'union nationale, un peu comme en France après l'attaque contre Charlie Hebdo. Il n'en reste pas moins qu'une fraction de l'opinion publique et une grande majorité de l'appareil d'État (police et armée) vont se concentrer sur cette communauté considérée comme déjà à moitié coupable. C'est l'appareil de répression, la police et l'armée donc, qu'il faut changer. Les vraies armes de la guerre contre les shebab seraient des renseignements efficaces et une police qui fonctionne bien, qui n'est pas corrompue et qui ne vit pas sur le dos de la population.

 

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