Jan Eliasson, vice-secrétaire général des Nations unies et ancien ministre suédois des Affaires étrangères. Photo Sylviane Zehil
« Je reviens sans cesse à l'urgente nécessité de mettre fin à cette horrible tragédie, ce cauchemar de la Syrie qui, comme une plaie infectée, se répand dans toute la région », martèle, à l'envi, M. Jan Eliasson, vice-secrétaire général de l'Onu et ancien ministre suédois des Affaires étrangères, dans une interview exclusive accordée à L'Orient-Le Jour, au lendemain de la troisième Conférence internationale des bâilleurs de fonds pour la Syrie, tenue le 31 mars au Koweït. L'ancien premier secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires, qui a pris des initiatives dans le domaine des mines terrestres, de la prévention des conflits et de l'action humanitaire, indique que « les 3,8 milliards de dollars de promesses des bâilleurs de fonds pour l'aide humanitaire, s'ils sont rapidement livrés, pourront faire une énorme différence dans l'avenir immédiat ».
Ce « grand ami du Liban », qui a lancé en décembre dernier un programme de soutien au Liban, et qui a été un élément moteur dans la mise en place du Groupe international de soutien au pays du Cèdre, souligne qu'il « est pleinement conscient du fait que le Liban n'a pas seulement besoin d'une aide humanitaire aux réfugiés, mais il a besoin aussi d'une aide pour son infrastructure, qui est mise sous une énorme pression ». Quant à « l'accord historique » sur le nucléaire iranien, fruit de longues négociations, M. Jan Eliasson observe avec optimisme qu'« un accord réduira les tensions ». « C'est aussi le meilleur moyen d'envoyer un message de non-prolifération », précise-t-il dans son interview dont nous reproduisons ci-dessous la teneur.
Q. Dans un élan de solidarité, la troisième Conférence internationale des bâilleurs de fonds, tenue le 31 mars au Koweït, a permis d'assurer une promesse de 3,8 milliards de dollars, au lieu des 8,4 milliards de dollars réclamés par l'Onu. Pensez-vous que ce montant suffira pour venir au secours de millions de personnes ?
R. Nos appels ces deux ou trois dernières années ont été malheureusement rarement suivis dans une proportion de plus de cinquante pour cent. C'est une triste constatation face aux besoins énormes en assistance humanitaire. Il n'est évidemment pas satisfaisant de n'avoir pas atteint l'objectif escompté de 8,4 milliards de dollars. Mais si les 3,8 milliards de dollars sont livrés rapidement, cela fera une énorme différence dans l'avenir immédiat. Nous nous félicitons du fait que le Koweït, les États-Unis et l'Union européenne ont généreusement contribué. Nous continuerons à suivre l'évolution de la situation sur ce plan. Et si besoin est, nous y reviendrons. Mais j'espère bien que des efforts sérieux seront réalisés cette année pour mettre fin à l'horrible tragédie de la guerre en Syrie.
Le Liban a payé un lourd tribut
Les espoirs d'un retour prochain des réfugiés semblent s'évaporer, mettant en péril les économies, les sociétés et l'infrastructure des pays d'accueil. C'est une « responsabilité collective ». Comment l'Onu peut-elle faire face à cette énorme responsabilité et répondre de manière plus efficace à l'appel des pays d'accueil qui portent le lourd fardeau ? Le Liban pourra-t-il fermer ses frontières au flux des réfugiés syriens ?
Je suis totalement conscient des besoins du Liban. Je l'ai visité, il y a deux ans, et une autre fois en décembre dernier. Le secrétaire général a aussi rencontré, au Koweït, le Premier ministre Tammam Salam. Je suis pleinement conscient que le Liban a besoin non seulement d'une aide humanitaire aux réfugiés, mais il a aussi besoin d'assistance pour son infrastructure qui est sous une énorme pression. J'ai visité une école à Beyrouth où 50 % des étudiants étaient syriens. Le secteur de la santé est également mis à rude épreuve. Il en est de même pour l'emploi où la concurrence est grande. Ce qui devra limiter l'entrée des réfugiés syriens. Je suis heureux que lors de la conférence du Koweït, il y avait aussi un élément d'aide au développement. J'ai été en contact avec les pays scandinaves et nordiques qui apporteront non seulement un soutien humanitaire, mais aussi l'aide à l'infrastructure des pays exposés, tels que le Liban. La liste des promesses de dons n'est pas encore complètement finalisée. Mais je sais qu'il y a aussi une prise de conscience que le Liban est soumis à une pression particulière.
La question du retour des réfugiés est une question complexe qui est, bien sûr, liée au développement de la crise en Syrie. Je reviens sans cesse à l'urgente nécessité de mettre fin à cette horrible tragédie, ce cauchemar de la Syrie qui, comme une plaie infectée, se répand dans toute la région. Vous voyez Daech en Irak et aussi le poids sur le Liban. Donc le retour des réfugiés qui est, bien sûr, notre but ultime sera la conséquence d'un processus politique plus rapide mettant fin au conflit. Mais il y a là beaucoup de facteurs incertains. Le Liban a payé un lourd tribut. Je suis impressionné par la manière avec laquelle le leadership et le peuple libanais, malgré les conditions très difficiles dans lesquelles ils se trouvent, ont fait face à ce problème.
J'ai lancé le programme de soutien pour le Liban avec le Premier ministre Salam en décembre. J'étais en partie derrière le Groupe international de soutien qui a été mis en place pour le Liban. Je ferai de mon mieux pour m'assurer que le sort du Liban et sa situation soient mis au premier plan. J'espère que nous aurons maintenant une réaction positive des cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité que nous consultons plus intensément qu'avant, et aussi avec les pays-clés de la région, pour qu'ils traitent finalement la question de manière sérieuse afin d'enclencher la désescalade des combats puis la préparation du processus politique.
La coordonnatrice de l'Onu pour le Liban, Mme Sigrid Kaag, cherche le soutien des bâilleurs de fonds qui étaient présents au Koweït pour venir en aide aux Palestiniens de Aïn el-Heloué. Les fonds promis de 3,8 milliards de dollars iront-ils aussi aux Palestiniens de ce camp ?
Je n'ai pas encore tous les détails de l'engagement financier des donateurs. Comme je vous le disais, il y a certains engagements pour le développement émanant de pays nordiques, le Danemark et la Suède. Je ne sais pas si ces fonds seront affectés aux Palestiniens au Liban. Mais je suis au courant des conditions très difficiles dans les camps palestiniens du pays.
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Chrétiens et minorités
Un débat de haut niveau sur la situation des chrétiens et des minorités religieuses persécutées au Moyen-Orient s'est tenu au Conseil de sécurité, vendredi dernier, sous l'égide de la France. Quelle action concrète la communauté internationale entreprend-elle pour répondre efficacement à ces atrocités ? Y a-t-il un espoir du retour des chrétiens et autres minorités ?
La situation des minorités, telles que les chrétiens, les yazidis et les chiites, dans la région occupée par Daech est critique. Je sens une grande déception et une colère immense contre les conditions de vie de ces minorités. Plus de 5 000 yazidis sont sur place. Avec le courant de persécution des chrétiens au Moyen-Orient, notamment en Irak et en Syrie, un grand nombre est déjà parti. Mon pays, la Suède, a accueilli de nombreux chrétiens et yazidis. J'ai des amis qui viennent de cette région. Nous avons été très actifs concernant l'ouverture du couloir humanitaire de Sindbar, la montagne où se trouvaient les yazidis. Nous devons prendre cette question très au sérieux et nous engager avec tous ceux qui peuvent avoir une influence sur la situation. J'étais en décembre en Irak. J'ai rencontré le Premier ministre, les membres du Parlement, ainsi que des représentants des minorités au sein du Parlement irakien, y compris les chrétiens, les yazidis et les autres.
Nous devons faire preuve de solidarité avec ces groupes. L'Irak compte 1,8 million de déplacés à l'intérieur du pays. C'est le programme humanitaire que nous devons maintenant financer. Nous sommes à la recherche des fonds de financement dans cet objectif. Nous devons tendre également la main à ceux qui peuvent avoir une influence sur le cours des événements. Il y a eu la conférence de Washington et l'initiative française qui a été présentée au Conseil de sécurité. Le secrétaire général y a répondu de manière positive. L'Assemblée générale aura un débat thématique, les 21 et 22 avril, sur la tolérance et la réconciliation. En coopération avec le secrétaire général, le président de l'Assemblée générale a convié, le 22 avril, les dirigeants du monde à venir à New York pour lancer un message. Nous travaillerons en vue d'un accord avec les communautés, les chefs religieux, les sages qui peuvent envoyer un message de paix et de réconciliation... Nous devons nous mobiliser, nous organiser, et rassembler toutes nos forces pour conserver les valeurs décrites dans la Charte des Nations unies.
Le nucléaire iranien
Quelles répercussions pourraient avoir sur le Moyen-Orient les négociations sur le nucléaire iranien ?
Nous les suivons de très près. J'ai été en contact avec la plupart des pays participant aux négociations. Nous n'y sommes pas immédiatement impliqués. Nous sommes impliqués dans la levée des sanctions qui sera décidée par le Conseil de sécurité. Je pense que l'accord réduira les tensions. C'est le meilleur moyen de lancer un message de non-prolifération. J'espère aussi que nous pourrons être témoins plus tard d'une situation où nous pourrons traiter avec tous les pays concernés du conflit qui déchire la région. Le Moyen-Orient est en grand danger, en désordre. Je pense qu'il est important que tous les acteurs régionaux assument leurs responsabilités.
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Le Liban aura donc un nouveau président ?
Nous espérons que cette question sera résolue. Elle a à voir avec la résilience et la capacité du Liban de ne pas être impliqué dans des conflits qui pourraient se déplacer dans votre propre pays. J'espère que les dirigeants et le peuple libanais trouveront une solution appropriée.
Partagez-vous les sentiments du secrétaire général sur la situation actuelle au Moyen-Orient : « Je n'ai que honte, colère profonde et frustration devant l'impuissance de la communauté internationale à arrêter la guerre » ?
Ces mots ont été soigneusement choisis par le secrétaire général. Ils reflètent la profonde frustration et la déception que nous ressentons tous, y compris moi-même, du fait que nous n'avons pas eu les outils nécessaires pour œuvrer sérieusement à mettre fin au conflit en Syrie... devenu de plus en plus difficile à résoudre. Nous sommes arrivés au point critique où nous avons besoin de mobiliser toute la volonté politique pour mettre fin au conflit. Et le secrétaire général a exprimé son sentiment d'une manière qui correspond à ce que nous ressentons tous, ici, au sein de cette organisation. C'est parce que nous sommes limités dans nos moyens, pour œuvrer en vue du processus politique, que nous avons moins de muscles, moins de pouvoir.
Nous avons perdus 69 travailleurs humanitaires l'année dernière, nous sommes en contact avec leurs familles. Nous faisons de notre mieux sur le terrain et nous essayons de mobiliser tout le financement nécessaire. Mais le problème doit être réglé à la base : nous devons en finir avec ce conflit. Cela fait quatre ans que cette guerre a éclaté. Dans deux mois, cela fera trois ans que Kofi Annan a présenté le communiqué du 30 juin, pour créer un gouvernement transitoire avec tous les pouvoirs exécutifs. Cela reste le fondement de nos efforts politiques. Nous devons maintenant mobiliser le Conseil de sécurité et les puissances de la région. Elles doivent assumer leurs responsabilités pour atténuer le conflit, cesser d'encourager la rhétorique militaire, décourager les combattants étrangers à entrer de n'importe quelle direction et arrêter la livraison d'armes. Cette année, nous devons prendre des mesures sérieuses. Le secrétaire général, moi-même et mes collègues sommes entièrement dédiés à cette tâche. J'ai demandé à Stephan de Mistura d'agir d'une manière plus active sur le plan politique.
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