Une portion affaissée du pont de Stanytsia Louganska. Une équipe d’ingénieurs de Lougansk est venue évaluer les dégâts, mais ne s’est risquée à aucun pronostic sur une reconstruction rapide. « Tout dépendra des finances », a lâché l’un d’entre eux. Dimitar Dilkoff/AFP
Après 15 kilomètres dans les jambes, Stanislav (75 ans) doit encore se hisser sur une vertigineuse échelle métallique, la taille ceinturée par une corde. À Stanytsia Louganska, dans l'est rebelle de l'Ukraine, se déplacer est un calvaire depuis qu'une voiture piégée a coupé le pont en deux. On les voit arriver de loin sur l'une des portions du pont encore debout, exténués, ployant sous le poids de leurs sacs. Les villageois s'arrêtent pour contempler : 30 mètres de bitume affaissé laissant découvrir un entrelacs de câbles et gravats.
Vendredi dernier au soir, en plein cessez-le-feu, une voiture piégée a explosé ici sous le nez des séparatistes prorusses qui contrôlent le pont et la zone autour. À un kilomètre de là, le village de Stanytsia Louganska est, lui, sous contrôle de l'armée ukrainienne. Résultat, la ligne de front est gelée : ni les rebelles ni les soldats ne peuvent avancer et les villageois ne peuvent plus aller facilement à Lougansk, fief séparatiste situé à une douzaine de km. Pour permettre aux habitants de franchir l'autre côté du pont, les rebelles ont installé une échelle de fortune et les aident avec une corde, pour ceux qui veulent s'attacher.
Que des personnes âgées
« J'ai marché 15 km. Tout le monde ne peut pas le faire, certains sont malades », dit Stanislav, avant d'agripper l'échelle. La plupart des villageois sont des personnes âgées, les jeunes ayant fui depuis longtemps les combats entre l'armée ukrainienne et les rebelles. Marina est plus jeune, 56 ans, mais la fatigue se lit sur ses traits. « J'ai fait 12 km à pied. C'est très dur. Ce qui s'est passé sur le pont, ce n'est pas normal, on a besoin de la paix. Il faut que ça cesse », lâche-t-elle dans un souffle, après avoir grimpé avec deux cabas remplis à ras bord de victuailles. Vladimir Koutcher (64 ans) a accroché son VTT sur son dos et s'est armé d'un vaillant sourire. « Si l'on compare avec avant (le cessez-le-feu), c'est plus calme. Mais comme en Serbie ou en Bosnie, je ne pense pas que ça va finir très vite », pronostique-t-il. Cet ancien chauffeur chez les pompiers n'est pas étonné de voir le pont en miettes. « Chaque camp est prêt à attaquer l'autre. Et pendant ce temps, les gens simples souffrent », dit-il.
Des commerçants empruntent l'échelle chargés de sacs de pommes de terre, de cigarettes... Rires nerveux, encouragements, conseils... La semaine dernière encore, voitures, camions de marchandises et bus interurbains circulaient sans encombre.
Mano et Valérie...
Mano – c'est le nom de guerre du rebelle – assure avoir appris il y a trois semaines que les Ukrainiens voulaient faire sauter le pont. Juste avant l'explosion de la voiture, des tirs de mortier ukrainiens ont fait reculer les positions rebelles, détaille-t-il. L'armée ukrainienne n'est pas loin, dit Mano, à 600 mètres. « On gardait le pont, et maintenant on doit rester pour aider les gens », résume ce barbu de 46 ans.
La destruction du pont attire aussi les curieux. « Je suis venu voir de mes propres yeux parce que je ne crois pas les nouvelles données par les médias », affirme un jeune habitant de Lougansk. Blonde platine, maquillée, une rebelle en treillis s'avance, les yeux embués. Valérie (c'est son pseudo) est venue en voisine constater les dégâts. « L'an dernier, je venais ici avec mes enfants pique-niquer, dit-elle. Je ne comprends pas (...). Détruire tout... merde... j'ai de la peine pour les gens (...). »
« Merci ! À demain ! » lance sans se retourner une femme aux rebelles préposés à l'échelle. Au loin, derrière les arbres calcinés, éclatent des tirs sporadiques.
Béatrice LE BOHEC/AFP


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