Étranger, si je pouvais, je te planterais dans ma terre comme un cèdre. Je veillerai sur toi et t'arroserai chaque matin et soir. Tu t'enracineras chaque jour davantage dans mon sol. Tu déploieras tes branches comme les ailes d'un aigle et elles s'étendront pour toucher le ciel. Je me reposerai à l'ombre de ton feuillage dense et touffu. La brise le fera parfois danser et son fredonnement me bercera et me transportera vers un monde plus beau et juste, où seul l'être humain compte.
Étranger, je ne sais que faire pour te retenir de peur que les vagues traîtresses ne t'emportent bien loin. Étranger, je t'accorderai ma nationalité au grand dam de mes concitoyens parlementaires. Au diable toutes leurs législations et leur équilibre démographique vacillant ! Dès l'instant où tu as foulé ma terre et que nos regards se sont croisés, mon cœur t'a adopté, lui qui a ses raisons que leurs lois rétrogrades ne connaissent pas. Peu m'importe d'où tu viens ! Que tu sois maronite, orthodoxe, catholique, assyrien, copte, syriaque, sunnite, chiite, alaouite, druze ou juif. Que tu sois blanc ou de couleur...
Étranger, je te porte clandestinement dans mes entrailles. Amour interdit qui craint de voir le jour comme un enfant illégitime par peur d'être rejeté et abandonné. Amour qui grandit au fil des mois. Bientôt tout le monde saura. Amour bâtard que nul ne voudra reconnaître. Que je te garde ou que je t'avorte, je suis condamnée dans tous les cas de figure.
Étranger, étranger l'es-tu vraiment toi qui me comprends et devines le fin fond de mes pensées ?
Étrangère plutôt moi dans mon propre pays où je n'ai pas mon mot à dire, où je suis mise à l'écart, où mon avis compte pour des prunes, où l'on m'exclut de toutes les décisions qui concernent mon bien-être, ma santé, mon éducation, ma sécurité et mon avenir !
Étrangère, oui moi dans mon propre corps, quand celui-ci est maltraité, roué de coups, couvert de bleus et blessures. Quand mon crâne est écrabouillé comme un vulgaire mégot de cigarette au fond d'un cendrier. Quand ma silhouette disparaît et qu'il n'en reste que des cendres.
Étrangère, oui moi à mon âme, quand celle-ci est meurtrie d'atteintes encore plus violentes et néfastes. Celles qui ne laissent pas de traces du crime perpétré.
Étrangère, parce que je suis devenue aveugle à la beauté de mon pays, à cause des larmes qui me brouillent et les yeux et le cœur et l'âme. Le soleil a beau briller de mille éclats et la mer scintiller comme du saphir... Pour moi, le ciel est toujours gris et il n'arrête pas de pleuvoir.
Étrangère, parce que je refuse de me fondre dans le moule : vite se caser et s'entourer d'une marmaille pour avoir le droit d'exister ! Étrangère même parmi mes compatriotes de sexe féminin qui me jugent, me critiquent et me stigmatisent encore pire que ceux de la gent masculine et qui, si elles le pouvaient, m'écorcheraient vive. Étrangère même parmi les femmes. Étrangère, parce que je suis beaucoup plus qu'une femme. Je suis une flamme qui brûle à l'intérieur d'une âme. Je suis un volcan parfois en éruption, d'autres fois endormi. Je suis le soleil qui rayonne et trône à midi, et qui après se cache derrière les nuages ; le ciel qui pleure et puis sourit ; la mer qui s'agite et ensuite se calme. Je suis tout et son contraire aussi, et les pouvoirs que je détiens sont extraordinaires. Je suis la terre fertile et, quand bien même aride, elle ne cesse jamais de donner.
Étranger, non personne ne pourra m'empêcher de te planter dans ma terre comme un cèdre. Mais, vois-tu, si tu décides de prendre le large, attiré par le doux chant des sirènes, je respecterai ton choix. Du haut de la cime enneigée la plus dominante, assise au pied d'un cèdre éternel, je te contemplerai, les larmes aux yeux et le cœur gros, en train de t'éloigner pour sillonner les mers et découvrir de nouvelles contrées situées aux quatre coins du monde comme un vrai Libanais de pure souche. Mais je te prie, n'oublie pas de dire que, la nationalité, c'est moi et seulement moi qui te l'ai octroyée !
Nos lecteurs ont la parole - Nathalie Saad
Deux étrangers et un cèdre
OLJ / le 11 mars 2015 à 01h01


Mais qui tu es Nathalie pour ecrire des choses aussi magnifiques...je ne te connais pas mais ..je te hurle mon amour pour avoir des pensees aussi libres..face a ces barbares ...sans ames...ils ont oublies ma petite Nathalie que le rire d'un enfant....libanais etranger...noir ..blanc...ect...est le vrai source du bonheur...Merci...pour cet article qui prouve qu'il y a encore des etres au Liban qui connaissent le sens de l'existence..et qui refusent la haine et les tenebres...
14 h 01, le 11 mars 2015