Un petit village près de Bickfaya. De longs sentiers à travers bois qu'on emprunte à pied ou à dos d'âne pour rejoindre la côte jusqu'à Beyrouth. Le décor est planté. C'est l'histoire d'une jeune fille amoureuse d'un dissident. C'est l'histoire d'un vieil homme autrefois prospère mais déjà ruiné par le déclin du marché de la soie. Il a perdu sa femme, puis son fils. Il élève dans la misère son petit-fils orphelin. Et tout ce petit monde est terrorisé par la mère de l'enfant, mégère qui tient à domicile un pauvre négoce, mi-boutique, mi-taverne, fréquenté par la soldatesque ottomane. Ainsi commence al-Raghif de Toufic Youssef Aouad. Un roman si terrible qu'à l'âge de le lire on crut dur comme fer que c'était une fiction. Or ce n'en était pas vraiment une, même si « toute ressemblance, etc. ».
Il y a cent ans, de 1915 à 1918, la montagne libanaise fut soumise à des mesures coercitives de la part de l'armée ottomane. Pour punir cette population de ses visées indépendantistes et de sa connivence avec les alliés et principalement les Français, les Turcs ont en effet instauré dans ces régions un blocus alimentaire aggravé par une exceptionnelle invasion de sauterelles. Bientôt l'on vit dans ce petit coin du monde pourtant choyé par la nature, des silhouettes squelettiques errer par les chemins à la recherche d'un brin d'herbe oublié des mules et des enfants hagards fouiller le crottin pour y récolter quelque graine comestible. On vit des gens, naguère à l'abri du besoin, hypothéquer leur dernier bien pour un sac de blé coupé de sable. Des hameaux entiers furent décimés. Certains villages perdirent la moitié de leurs habitants, pire, les habitants perdirent leur âme, et de toutes les maladies qui se répandirent, la plus effroyable fut la déshumanisation.
La fin de la guerre, le démembrement de l'Empire ottoman, le mandat français puis l'indépendance pansèrent progressivement ce traumatisme. Mais ces années de convalescence furent le théâtre d'un étrange silence. Il fallut Aouad, sa verve, sa plume acerbe et sans tabous, pour lever le voile sur cette époque douloureuse, pire, honteuse. Au classique malaise du survivant s'ajoutait cette suspicion dans le regard des autres : et toi, comment as-tu fait pour t'en sortir ? Et toi donc, comment as-tu fait pour devenir si riche quand les autres crevaient ? Le romancier ne fait aucune économie de son encre pour dire les choses telles qu'elles furent : la prostitution, la pédophilie de certains gouverneurs et officiers turcs, la mesquinerie des accapareurs, les petits et grands marchés qui s'organisèrent autour des innombrables prisonniers de la sinistre cour martiale d'Aley. Mais aussi l'héroïsme que révèle l'adversité chez les plus magnanimes.
Si la mémoire a voulu effacer cette grande humiliation, nos gênes, eux, ne l'ont pas oubliée. Car en plus d'avoir survécu à la guerre civile, ce qui est en soi un miracle, chacun de nous aujourd'hui doit la vie à un ancêtre qui eut faim, une faim de bête. Qui fut dévoré par la faim. Ce qu'il fit pour s'en sortir ne regarde que lui. Mais nous sommes là par sa volonté. Cent ans plus tard, il est sain de s'en souvenir : le Liban moderne a été érigé par un peuple affamé. Voilà qui explique des rancunes et des méfiances héréditaires. Voilà qui n'explique pas notre incapacité à former un peuple soudé contre l'adversité.
Au commencement était la faim
OLJ / Par Fifi ABOU DIB, le 19 février 2015 à 00h00


Sa grande aventure commença alors ainsi ! Selon la conception de Toufîc, ce pays dans lequel il s’est tant investi s’ouvra comme un gouffre qui s’enfonçait jusqu’au centre de la terre. Trois cours d’eaux + ou moins à sec baignent même ses rivages ! Des murailles et des tosswînéhs aussi, des vallées crevassées d’où l’on ne peut remonter, et des rochers énormes qui séparent l’un de l’autre ce Liban de son Anti-Liban. Eux-mêmes suspendus au dessus de cet abîme de douleur d’où remontent mille échos lamentables, avec 1 bruit de Khamsîne dans les ténèbres où souffrent tous les Malsains d’ici ou d’ailleurs dont l’expiation n’aura point de terme. Cependant qu’une foule de créatures bizarroïdes souvent empruntées à une mythologie pseudo-phénicisée rodent dans l’ombre de ce kottor-contrée devenu épouvantable, et veillent à ce que nul de ces Malsains ne jouisse d’un instant de repos et de calme. Öûéééde, l’honnête, dont les Vrais libanais avaient fait le juge suprême, pèse avec sa balance grinçante les ignominies de ces Malsains indigènes ou étrangers et désigne le lieu de leur supplice. Il marque en rouge lequel de ces Cazas doit être leur prison. Ce qui pour les compatriotes éhhh Sains de notre Tawfîk Yoûssif Sain ajoutait encore plus à l’horreur de sa description, c’est que Öûéééde n’a pas hésité bien sûr à ranger parmi ces Malsains locaux et/ou étrangers étranges, des zaïîîîms même célèbres dont l’évocation confère 1 caractère encore + horrible aux faits égrenés par ce même Toufîc.
18 h 35, le 19 février 2015