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Culture

À la mémoire des anciennes bâtisses de Beyrouth...

Exposition

C'est un travail d'art et de mémoire que présente la galerie Agial. Une série de sculptures en céramique réalisées par Samar Mogharbel et qui, au delà de leur indéniable qualité esthétique, attirent l'attention sur le patrimoine architectural beyrouthin en perdition.

14/02/2015

Parce que la céramique représente tout à la fois la durée dans le temps et la fragilité des choses... Parce que son travail repose en partie sur l'incertitude et le non contrôlable, elle se prête merveilleusement à l'expression nostalgique du passé, à l'exploration des souvenirs enfouis, des bribes de mémoire... Ceux que recèlent les anciennes demeures et les vieux immeubles de Beyrouth en voie de disparition.
Ces charmantes architectures levantines dont les rares vestiges sont étouffés par une jungle de gratte-ciel standardisés, par un plat mélange de béton, de métal et de verre, Samar Mogharbel a eu envie de les immortaliser. D'en conserver trace. En les reconstituant fidèlement au moyen de l'argile, évidemment !
Parce que cette céramiste et plasticienne de talent a toujours traduit dans ses œuvres sa vision des bouleversements de son temps et de son environnement, particulièrement ceux qui touchent sa ville et modifient le destin des hommes qui y vivent, elle ne pouvait qu'inscrire dans cette terre glaise, qu'elle pétrit, modèle, cuit, engobe, cisèle et oxyde, son appréhension de l'inéluctable perdition de l'âme de Beyrouth.
Déjà, à la fin des années 90, elle avait protesté contre le rasage systématique de la ville ancienne en façonnant des effigies d'hommes et de femmes, figurant symboliquement ses habitants originels. Cette fois, c'est à l'architecture même qu'elle s'attaque en reproduisant quelques-unes des bâtisses datant de l'Empire ottoman, du mandat français et des premières années de l'indépendance, aujourd'hui quasiment toutes abandonnées en attente de démolition et qui pourtant donnaient à la capitale libanaise son identité levantine, son charme et son caractère singulier.

Sanayeh, Kantari, Basta, Sodeco...
« En fait, cette série est née d'un petit film d'animation (disponible sur YouTube) que j'avais fait de notre ancienne maison familiale à Beyrouth. Nous avions une maison individuelle à Sanayeh, entourée d'un grand jardin, que nous avons démolie en 1988 pour construire à la place un immeuble. En revoyant les images de cette maison du temps de l'enfance, j'ai été envahie par la nostalgie et le désir d'en retrouver la tridimensionnalité, de l'approcher à nouveau de manière tactile. C'est ainsi que je me suis lancée dans sa reconstitution en céramique », raconte l'artiste. Poursuivant : « Puis, en regardant autour de moi, je me suis mise à traquer d'autres maisons menacées d'abandon et de destruction pour les reproduire et, d'une certaine manière, les sauver de l'oubli.»
Du coup, déclinant « une variété de terres argileuses, de traitements et de textures » pour reproduire au plus près le moindre détail signant la singularité de ces maisons du passé, Samar Mogharbel en a immortalisé une douzaine telles que dans leur état de délabrement actuel : façades décaties, murs éventrés, peinture écaillée ou encore balustrades et escaliers à moitié démolis... Sans oublier l'ancien phare.
L'ensemble de ces répliques architecturo-sculpturales – baptisées du nom du quartier où elles se trouvent – jette une lumière nouvelle sur ces pièces uniques de l'architecture et de l'histoire beyrouthines qui, de Sanayeh à Sodeco, en passant par Watwat, Zokak el-Blat, Hamra, Kantari, Clemenceau ou encore la Corniche, portent, tout à la fois, les vestiges d'une époque radieuse et les cicatrices d'un passé
mouvementé.
Des reproductions d'un vécu autant social qu'architectural « car chaque maison porte l'empreinte de ses habitants, de leur vie, mais aussi de la ville, de ses événements », signale l'artiste.
Un vrai travail d'art et de mémoire que ces pièces nimbées – grâce à la fabuleuse habilité de Mogharbel– de l'expressive poésie d'un moment figé dans le temps. Et rehaussé d'une belle scénographie signée Marie-Michèle Chayaa. Laquelle a disposé les 12 pièces sur un présentoir formé de blocs et de piliers noirs longitudinaux, dont certains, s'élançant verticalement, évoquent des silhouettes de gratte-ciel écrasant de leur masse uniforme ces pépites du temps passé.

Figure de proue de la céramique contemporaine
Née à Beyrouth en 1958, Samar Mogharbel a commencé par s'initier à l'art de la poterie auprès de Dorothy Salhab Kazemi avant d'obtenir un diplôme de troisième cycle en beaux-arts du Goldsmith College à l'Université de Londres. Elle fait son apprentissage dans l'atelier de Michael Cardew, l'un des potiers innovateurs du Royaume-Uni. Puis rentre au Liban, où elle expose régulièrement depuis les années quatre-vingt. Elle a aussi à son actif de nombreuses expositions individuelles et collectives en Europe et dans les Émirats arabes unis. Elle a aussi décroché la mention spéciale au Salon d'automne du Musée Sursock en 1998 et le premier prix du Musée Sursock en 2006 pour ses véhicules en terre cuite, aux carrosseries cabossées, carbonisées, compressées et déformées de manière hyperréaliste, qui rendaient hommage aux martyrs de la révolution du Cèdre. Samar Mogharbel, ou l'art de faire écho dans la céramique aux bouleversements de son temps !

*Jusqu'au 28 février, à la galerie Agial, rue Abdel-Aziz. Tél. 01/345213. Lien du film d'animation :
www.youtube.com/watch?v=8C8oR3MAjJc

 

 

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Le Faucon Pèlerin

Suite à mon commentaire sur la destruction du quart arrière de la villa Tufenkdjian sise derrière la bâtisse du Ministère des Affaires étrangères, j'invite mes compatriotes à aller constater de visu les dégâts irréparables de cette opération injustifiable envers le patiimoine de Beyrouth.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

POURQUOI PERDRE SON TEMPS ?

Le Faucon Pèlerin

La destruction des anciennes demeures de Beyrouth avait commencé dans les années 60 lorsque les autorités de l'époque ont ordonné la destruction du tiers arrière de la villa Haig Tufenkdjian, soeur jumelle du Ministère des Affaires étrangères et ce, en dépit de l'intervention énergique de l'ex-ministre Khalil el-Hibri et de l'APSAD. Ce crime envers le patrimoine était pour ne pas dévier l'itinéraire de la route Debbas-Achrafieh d'une dizaine de mètres.

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