Donc, les premières séances de « dialogue national » ont accouché d'une entente sur la suppression des portraits et banderoles de l'espace public. Il y avait sûrement plus urgent, mais quand la partie est complexe, comme chacun sait, on avance à petits pas, avec les plus petits pions. On y alla donc avec circonspection, chaque municipalité guettant le mouvement de l'autre pour arracher en s'arrachant le cœur la chère figure de son leader ou les précieux calicots soulignant en mots fleuris, avec force arabesques, ses allégeances et ses credo. Le touriste ne sera plus accueilli par le jeu complet de la famille Amal – Hezbollah à la sortie de l'aéroport, et le brave chaland se promenant dans l'ancien « Beyrouth-Ouest » n'aura pas à se recueillir tous les dix pas devant les citations du bloc du Futur et son télescopage de condoléances et de louanges à des souverains amis. Même Achrafieh devra, paraît-il, et à son grand dam, se départir des portraits de Bachir. Désormais, il faudra garder toutes ces choses et les repasser en son cœur. Un petit pas, disions-nous, mais on n'imaginait pas à quel point les communautés étaient attachées à leurs signes extérieurs d'appartenance, à ce marquage territorial pas si anodin et en tout cas décourageant pour tout non-riverain qui se hasarderait dans les parages. Pourvu qu'elle dure, cette opération d'assainissement soulage nos villes de leurs pamphlets en haillons, lambeaux de discours ligneux, slogans dont l'écho étouffé pend lamentablement aux poteaux électriques et s'enchevêtre dans un fouillis de câbles. Cette image dénonce à elle seule l'inanité du discours politique que l'on s'obstine à placer au-dessus des priorités sociales. Au moins serons-nous débarrassés de cette pollution visuelle et mentale qui, imperceptiblement, nous impose des idées et des idoles dont nous ne nous réclamons pas, ou en tout cas pas de cette manière incivile.
Tout allait prudemment bien jusqu'à ce qu'un plaisantin s'avise de critiquer la composition nom d'Allah/drapeau noir/enseigne souhaitant une bienvenue mitigée dans « le bastion de l'islam », à l'entrée de Tripoli. L'objection n'est pas d'ordre esthétique, quoique. Déjà qu'on avait assisté d'un œil ulcéré au décrochage des portraits électoraux, garants de la force de dissuasion tribale. Comment supporter en plus que l'on s'en prenne à ce totem ineffable, à ce check-point de Dieu même à l'entrée de la ville ? Statue pour statue, il fut suggéré que l'on supprime alors les saints de plâtre qui sévissent sur les carrefours chrétiens. Ce ne serait que justice. Au fond, s'il n'y avait pas cet étalage ostentatoire de signes religieux, tout le monde se sentirait chez soi sur tout le territoire. Il y a d'ailleurs suffisamment de clochers et de minarets dans ce pays pour satisfaire notre insatiable besoin de divin. Bon, pour préserver la paix du ménage, on a fait remplacer par un drapeau blanc le drapeau noir de triste réputation, et le protestataire s'est exclu de lui-même pour ne pas embarrasser son bloc politique. Au soulagement général, on ne touchera pas aux moulages tutélaires.
De cette guerre picrocholine, une sagesse à tirer : la prochaine fois, attendons la tempête. Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob se chargera bien tout seul de supprimer ce marketing laid et sauvage orchestré en son nom. Lui qui se veut le même pour tous.
Au marché du Bon Dieu
OLJ / Par Fifi ABOU DIB, le 12 février 2015 à 00h00


Tous des loups confessionnels qui "marquent" leur territoire.
17 h 11, le 12 février 2015