De gauche à droite : le journaliste Samir Atallah, la journaliste Gisèle Khoury, le ministre Nabil de Freige et le professeur Ziad Majed. Photo Ibrahim Tawil
La troisième commémoration de la disparition de l'ancien ministre et député Nassib Lahoud a été placée sous le signe du passé. Par son immuabilité, le passé est devenu l'espace de revigoration d'une humanité lacérée. Par son immuabilité, le souvenir de Nassib Lahoud est lui aussi devenu un repère actuel, une certitude parmi les idées auxquelles s'attachent les militants de l'humanisme libanais, arabe et universel, issus de tout bord, regroupés hier à l'hôtel Phoenicia comme pour se nourrir de résilience et de foi.
Une table ronde, précédée d'une allocution de circonstance de l'ingénieur Samir Lahoud, a démontré la puissance de certaines étapes de la vie de Nassib Lahoud, la symbolique de ses positions-clés et son talent à « ressembler à nos aïeux par son authenticité et à nos fils par sa modernité », comme l'a souligné Gisèle Khoury, modératrice.
Ce talent était rehaussé par l'élégance de l'humilité, finement décrite par le journaliste du quotidien an-Nahar, Samir Atallah, qui avait dédié à son ami disparu un article sous le titre : « La fin de l'époque victorienne ». La plume du journaliste décrivait les « valeurs et la noblesse naturelle de Nassib Lahoud », dont le souvenir ne cessait de ressurgir même après la fin de l'article. « Du vivant de Nassib lahoud, j'avais tendance à le comparer à Raymond Eddé, dont j'étais un fervent admirateur. Mais en m'approfondissant dans son absence, je peux dire que sa personnalité a recelé les qualités d'une vision qui dépassent la patience du Amid », a déclaré Samir Atallah.
« Le rêve et l'espoir »
« Au lieu de rêver ta vie, vis ton rêve », c'est ainsi que Nabil de Freige a décrit le fil directeur des choix de l'homme auquel il a tenu à rendre hommage en se tenant debout. Il a puisé dans le parcours de Nassib Lahoud les actes qui réalisaient, par bribes, « son rêve pour un État indépendant, libéré des ingérences étrangères, respectueux du pacte de vivre-ensemble et favorable à une économie libérale, garante de la justice sociale et de l'égalité des chances ».
Ainsi par exemple, sa participation aux législatives de 1992, boycottées par les parties chrétiennes, « a été la conséquence de sa foi dans l'importance des élections, comme passerelle nécessaire pour revivifier le système démocratique, quelle que soit la loi électorale, quelles que soient les pratiques détournées de ses rivaux ». Plus tard, « les chrétiens qui avaient accusé de trahison ceux qui ont participé aux législatives, reconnaîtront la justesse de la position de Nassib Lahoud », a souligné Nabil de Freige.
C'est pour un Parlement efficace, « formé de représentants de la nation et non de délégués de confessions ou de régions », qu'il œuvrera ensuite au sein de l'hémicycle, luttant contre une tutelle syrienne « dont son proche parent était pourtant le porte-voix ». « Il plaidait pour une réforme administrative et politique globale », guidée par son flair économique, dont Nabil de Freige relate un récit révélateur. « Obsédé par la lutte contre la corruption et le règne des monopoles, il avait proposé, en 1993, de confier les services de téléphonie mobile à des sociétés privées, tout en maintenant le droit de l'État de créer une société ou plus qui serait chargée de fournir ces mêmes services, de manière à garantir la concurrence et donc à améliorer les services. » Cette idée sera saluée en 2004 par le président Rafic Hariri, lors d'un débat parlementaire relatif à la question. À Nassib Lahoud qui avait sorti le brouillon de sa proposition de sa poche pour la relire à ses collègues, Rafic Hariri lancera, en se dirigeant vers lui : « Tu avais raison... » Cette scène représente la noblesse d'un exercice politique entièrement porté sur l'intérêt public.
Au cœur du 14 Mars
Cette noblesse sera maintenue dans la démarche de Nassib Lahoud à travers le 14 Mars civil et plus tard avec le 14 Mars politique. L'ultime rêve de cet ancien candidat à la présidence de la République était « que les forces du 14 Mars ne s'assouplissent point avant de s'assurer que la souveraineté de l'État est rétablie et que les convoitises extérieures ont été repoussées, les Libanais réellement souverains, et le processus d'édification d'un État démocratique juste et fort réellement amorcé ».
Le professeur Ziad Majed, ancien vice-président de la Gauche démocratique, a disséqué le comportement de l'homme d'État, « responsable, sobre et pudique, fuyant la facilité dans l'abord des sujets politiques et économiques, conscient des obligations qui accompagnent chaque mot prononcé, (...) avant-gardiste dans ses idées de réforme que lui inspiraient des groupes d'experts ou d'amis », et dont il ne prétendait jamais être le détenteur ni le gardien.
La droiture de Nassib Lahoud a déteint sur ses rapports avec le réseau « d'intellectuels, d'écrivains et d'activistes civils » qui prenait forme dans la lutte contre la tutelle syrienne dès la première moitié des années 90.
Le fondateur et ancien président du Renouveau démocratique savait l'équilibre entre l'appui aux initiatives civiles, comme l'Association pour la démocratie des élections (Lade), et le respect de leur autonomie. Dès la moitié des années 90, ses positions souverainistes se sont affermies, parmi lesquelles Ziad Majed mentionne notamment son refus de la prorogation du mandat du président Émile Lahoud en 1998 et son souci de donner à la libération de 2000 toute sa portée, en tentant de la dépouiller des instrumentalisations politiques et de la compléter par le retrait des troupes syriennes du Liban.
Cette lutte qui a fait son chemin à travers le rassemblement de Kornet Chehwan et jusqu'à la date charnière du 14 Mars 2005, Nassib Lahoud la portera, même après « le changement des alliances politiques (...), la contre-attaque menée contre les indépendantistes et le retour à la méthode des assassinats ». Si le Liban « a raté une chance historique d'une seconde indépendance », les legs sont ineffables et leur accumulation ne peut que produire une seconde chance. Ainsi, « Nassib lahoud nous a quittés en 2012, une année marquée par la disparition d'autres figures publiques, parmi les plus compétentes, comme Nassir el-Assaad, Ghassan Tuéni et Assem Salam ». Mais dans « le vide que laissent ces pertes », il est des vies qui persistent à « écrire un parcours contraire à celui de la débauche politique » et qui avancent dans des espaces semblables à celui du Renouveau démocratique. Et l'espoir semble survivre ainsi à travers « certaines initiatives de dialogue politique renouvelées après deux décennies, et l'énergie culturelle ininterrompue de Beyrouth »...
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