J'avais 14 ans quand j'ai entendu pour la première fois parler de Saïd Akl. On disait alors « intelligent comme Saïd Akl ». Employé dans une librairie pour pouvoir payer mes frais d'études et pour gagner un peu d'argent de poche, je passais mon temps à lire tout ce qui me tombait sous la main. Je commençais par la presse quotidienne, continuais par les hebdomadaires avant d'aborder les romans. Non satisfait de mes lectures au travail, je ramenais des livres à domicile. Ma mère en était alarmée et cachait mes livres car elle croyait que trop de lecture rendait fou.
Je me souviens que je lisais l'article qu'il écrivait tous les jours dans le journal Lissan el-Hal. Ses attaques étaient les plus virulentes contre les politiciens libanais dont il dénonçait la fourberie et qu'il rendait responsables de la décadence du pays.
Mais, ce qui exerça plus tard une influence sur tout mon parcours professionnel, ce fut son analyse des moyens de financer ses projets grandioses pour accroître la présence libanaise dans le monde. Il voulait imposer, à l'instar des pays développés, un impôt progressif sur le revenu qui aurait permis de financer des projets grandioses. L'effet sur moi des idées de Saïd Akl fut immédiat. Je décidai d'étudier à l'avenir les finances publiques et la fiscalité pour pouvoir contribuer à la mise en œuvre de ses desseins, ce que j'accomplis plus tard.
Les années passèrent et la guerre rattrapa le Liban ; Lissane el-Hal cessa de paraître. Mais Akl continua de semer l'espoir. Je cherchais un moyen de rencontrer ce grand homme, l'opportunité se présenta. Le jour convenu, j'étais fin prêt. Il m'accueillit dans son bureau à Aïn el-Remmaneh et commença par évoquer le rôle-clef joué par le poète Salah Labaki qui avait reconnu, le premier, le talent littéraire du jeune Akl. La glace rompue, je racontai à Saïd Akl l'influence qu'il avait eu sur mon destin et il en fut agréablement surpris. Enfin, je lui fis part de mon dessein d'écrire un livre sur lui. Il me conseilla d'aborder un aspect particulier de son œuvre. Aussi fut-il convenu que je lui rendrais visite dans le Kesrouan où il passait l'été. Je lui rendis visite durant toute la saison d'été, sans rater aucun rendez-vous. On discutait alors des sujets intellectuels les plus complexes. « Je voudrais, disait-il, créer le plus grand prix littéraire du monde : vingt fois plus important que le prix Nobel. Dieu est généreux ; il aime les généreux. Les radins n'ont pas de place auprès de lui. Moi, je gagne ma vie grâce à mes livres. Je peux dépenser une partie de mes gains pour donner un prix littéraire. »
Une autre fois, il me parla de ses rapports avec la politique et les politiciens. Il s'estimait au-dessus de la mêlée au point qu'une fois, il fut invité à prononcer un discours à l'occasion d'une remise de diplômes dans une université libanaise connue. Le matin même de la cérémonie, il tomba, par hasard, sur le carton d'invitation annonçant que la cérémonie était placée sous l'égide du président de la République. Coup de colère de Saïd Akl qui refusa de participer à la cérémonie. « Moi, Saïd Akl, me dit-il fièrement, je suis plus important que tous les politiciens. »
Mais si la valeur de ses écrits littéraires s'imposait d'elle-même, que ses détracteurs le veuillent ou non, certains de ses propos politiques, surtout au sujet des Palestiniens, ont été fortement critiqués. Sur le sujet, il était inflexible. À ce propos, il me raconta l'épisode suivant : durant la guerre du Liban, Arafat avait un jour déclaré qu'il avait gouverné le Liban. Personne n'osa le contredire. Saïd Akl décida de le faire. Il le fit sur la première page de son journal, avec un titre en grand : « Al-alout » (le salopard). Le matin de la parution du journal, il reçut un coup de fil lui annonçant que la Sûreté générale avait interdit sa parution à cause du titre de son article. Furieux, Akl demanda sur-le-champ rendez-vous au président de la République, Élias Sarkis. Il se présenta au palais présidentiel à Baabda et, debout à la porte du bureau du chef de l'État, il s'adressa à celui-ci en ces termes : « Je ne vous connais pas, mais j'ai deux mots à vous dire : Arafat a prétendu qu'il a gouverné le Liban. Personne n'a osé lui répondre sauf moi. Mais la Sûreté a empêché la parution de mon journal. Je vous demande de lui ordonner de laisser mon journal paraître, sinon je mène une campagne virulente contre vous. » Élias Sarkis décrocha son téléphone et ordonna de laisser paraître le journal.
Une autre fois, je fus avec ma femme, Samar, témoin d'une scène fort drôle. Chez lui, nous trouvâmes un homme venu prendre son avis concernant des poèmes qu'il avait écrits. Saïd Akl lui demanda : « Que faites-vous pour gagner votre vie ? » « Je suis professeur de mathématiques », répondit l'homme. Et Saïd Akl : « Je suis surpris que vous le soyez car un poème est une construction mathématique, ce qui manque dans vos poèmes. Gardez vos poèmes pour vous-même, et surtout, ne dites jamais à personne que vous êtes poète ! » Embarrassés, nous cherchâmes, ma femme et moi, à sauver la situation, mais Saïd Akl demeura intraitable.
J'ai toujours été frappé par l'énergie positive qui émanait de ce grand homme. Son grand savoir lui donnait une spiritualité qui émanait de tout son être. Une fois que je déplorais la situation du pays, il me dit : « Il faut toujours construire sur ce qui est positif dans la vie. Les choses négatives ne mènent à rien. » En réalité, il vivait tellement dans la vérité qu'il disait des choses d'une grande profondeur intellectuelle et spirituelle.
Saïd Akl aura marqué son époque. Un jour, il me dit : « Les Arabes n'ont pas connu la poésie. » Son œuvre à lui gagnera-t-elle l'éternité ? Résistera-t-elle à l'usure du temps ? Au niveau de la valeur littéraire, la réponse est positive. Mais ses ennemis feront tout pour le dénigrer dans le monde arabe, pour des raisons politiques et non littéraires.
Georges LABAKI
Président de l'École nationale d'administration


Yéééënéh, on peut dire que c'était un "original", ce saïîd heureux ; pour ne pas dire autre chose à son propos, comme par exemple saïîd et bala äëél....
02 h 39, le 21 janvier 2015