Il nous suffit de parler avec un accent – au bureau ou dans un bar – durant le mois de décembre, pour qu'on nous demande : «So are you going back home for the holidays?» et de réaliser que la réponse n'est pas toujours aussi évidente.
Avant d'avoir lu l'article de Léa Maalouf, je me forçais de penser et de répondre que mon chez-moi, c'est ce petit studio sur la Third Avenue, en face de ce délicieux JG Melon. Mon chez-moi, c'est ces Libanais qui habitent « The City » – ma deuxième famille – qui sont pleins de candeur, de générosité et d'affection. Parfois j'ai envie de répondre que NY s'est coiffée de la manière la plus sophistiquée et magnifique possible – une couronne brillante par-ci, une jupe dorée scintillante par-là... Évidemment pour le seul souci de me plaire. Me charmer encore plus.
Qu'après tant d'effort et de temps passé à monter le brillant arbre de Rockefeller, je ne peux pas la quitter. Je lui dois de passer un premier Noël. Je lui dois de la voir, toute éblouissante, défiler sur Fifth Avenue.
Soudain. Sur mon lit. Mon iPad en main. Un dernier scroll sur Facebook. Ma homepage inondée de « J-3 Beirut ». Et boom – un coup en pleine figure !
Au fait, mon chez-moi – édition Noël –, c'est Beyrouth. Ça ne peut être que Beyrouth.
C'est d'abord acheter les cadeaux, à la troisième génération de la famille – mum me répétant d'année en année: « Choisis les éducatifs, ya hayete, car je n'aime pas offrir des jeux stupides. » C'est sûrement les transporter, avec un peu de mal, à pied puisque, depuis le 1er décembre, la voiture hiberne au garage. Il y a beaucoup trop d'embouteillage – ça l'embête d'être coincée entre un camion agressif et une Smart toute mignonne.
Puis il faut récupérer les bûches le 24. Passer chez la tante à Jeitawi. Puis l'autre à Tabaris. Faire un petit câlin, la poser délicatement cette bûche aphrodisiaque – sûrement pas faite maison, car, dans mon chez-moi, on n'aime pas beaucoup cuisiner.
La matinée est chargée, l'après-midi un peu moins ; je regarde Home Alone. Oups ! Il faut se préparer. J'essaie de trouver un foulard rouge, histoire d'être un peu festive.
On passe par l'oncle maternel. Puis par l'oncle paternel. C'est le temps aussi des interrogatoires où ce cousin qui vit à Paris ou cet oncle qui vit à Beyrouth – qu'on ne voit qu'à Noël – commencent par les « Comment vont les études/le travail ? » pour enchaîner sur « Alors, il s'appelle comment l'heureux élu ? » suivi de questions souvent intimes ou intimidantes.
J'avais oublié également tous les dîners de retrouvailles. L'occasion de se souvenir des retenues et « des mises à la porte » entre camarades de classe ou des « feux de camp » entre amis scouts. Parfois même un ex de passage à Beyrouth. C'est le temps où l'on cache notre solitude et notre tristesse derrière un beau sourire et une belle joie de vivre. C'est le temps où il faut profiter de l'état d'hypnose du Liban et des Libanais : on se fige dans le temps – pour quelques jours –, on ne parle plus de Parlement inconstitutionnel, de vide présidentiel, de conditions socio-économiques tragiques, de réfugiés syriens en souffrance, de la pauvre Syrie ou du nouveau phénomène très à la mode qui s'appelle Isis (Daech)...
Pour quelques jours, on ne pense plus.
Pour quelques jours, on se ressource. D'amour. D'énergie. Mais aussi de vin rouge, de fromage, de saumon et de dinde. De guacamole « on the side » – notre tradition
libano-mexicaine.
Et pour ces quelques jours, je n'y serai pas.
Je penserai à vous. Beyrouth, à tes klaxons qui me manquent. Ton chaos surtout.
Et maman, pardonne-moi de n'être pas là. Je sais tout le temps que tu as mis pour monter ta si belle crèche.
Si belle que je ne l'oublierai jamais.
Si belle que mon chez moi ne peut être que ton chez-toi.
Et finalement, pour répondre à la question : « No, my dear friend, I will be around here for Christmas if you wanna grab a drink after work. »
Mayssa SADER
(dédié aux 3MS)

