Mzaar : le sanctuaire. Un pic montagneux où les Romains avaient installé un petit temple dont il reste quelques pierres, ou était-ce un sémaphore pour communiquer avec la côte et la Békaa ? C'est au cœur de cette région vierge, enneigée l'hiver, nue l'été, peuplée de bergers, de quelques loups et de contrebandiers, qu'a été créé Faraya en 1960 autour d'un remonte-pente et d'un hôtel. Une station de ski devenue une villégiature, refuge des amoureux hors saison et en tout temps véritable aimant pour les jeunes, avec ses attractions diverses et ses boîtes de nuit. Il y a tout à Faraya. Tout sauf un hôpital ou du moins un centre de secours dûment équipé.
Samedi dernier, Yves Nawfal, au soir de ses vingt-sept ans, a trouvé la mort à l'issue d'une banale altercation. Dans les faits, des jeunes qui veillent dans un bar dont ils sont des habitués. Il neige, ils sont heureux. L'un d'eux plaisante avec une jeune inconnue. L'alcool et la susceptibilité s'en mêlent. L'hostilité monte d'un cran. Un mot est lâché dans le clan d'Yves : « Schizophrène. » Trop savant pour être honnête. Une bonne insulte bien grasse, plein la bouche, aurait sûrement mieux passé. On peut imaginer ici une sorte de choc culturel. La meute qui entoure la jeune femme est originaire de la région, familière des loups et des chemins de contrebande qui font sa fortune, ancrée dans cette montagne secrète qui ne se laisse perturber qu'à contrecœur par les touristes et les intrus venus d'autres coins du pays. Et un intrus qui vient faire étalage de sa différence, qui plus est contre une fille du cru, rien de tel pour susciter la haine. Et la meute hait violemment. La meute va tuer. Visiblement, le propriétaire du bar sait à qui il a affaire. Alors que la meute bloque la porte pour empêcher Yves et ses amis de quitter les lieux « vivants », il les évacue par une porte arrière.
On n'entrera pas dans les détails du drame. La voiture qu'occupe Yves est littéralement arrosée à l'arme automatique et son corps criblé. Il se vide de son sang. Il faudra près d'une heure trente aux secours pour le conduire à l'hôpital le plus proche. Trop tard, hélas. Le chef de la bande criminelle s'appelle Charbel Khalil. Il est à peine plus âgé que ses victimes. Comment devient-on Charbel Khalil ? Comment a-t-on accès à des armes de pointe ? Comment se croit-on en droit d'en faire usage contre ses congénères à la moindre contrariété, de sang-froid, sans le moindre remords et avec la certitude de l'impunité ? Au Liban, pays basé sur un système communautaire et féodal, il n'est pas rare que les députés soient élus grâce au réservoir de voix que leur fournissent des clans mafieux sur la base d'un protocole de protection et d'intérêts mutuels. On devient Charbel Khalil non seulement parce qu'on porte un nom de saint qui vous fournit une immunité surnaturelle, mais aussi parce qu'on peut prouver à tout moment qu'on est un homme en créant des bagarres meurtrières, grâce au député qui fera jouer ses contacts pour vous éviter la prison. Hors de ce système, chacun de nos enfants peut devenir un fait divers, pour peu qu'un criminel ne goûte pas son humour. Il y avait du Charlie dans la joyeuse bande d'Yves, et comme disait un proche du magazine satirique : « J'ai plein d'amis terroristes qui ne sont pas musulmans. »
Je ne suis pas un fait d’hiver
OLJ / Par Fifi ABOU DIB, le 15 janvier 2015 à 00h00


L'ABRUTISSEMENT INFECTE TOUT LE MONDE... MAIS DE LÀ À DEVENIR CRIMINEL...
09 h 11, le 16 janvier 2015