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Nos lecteurs ont la parole - Jean-Paul Moubarak

Les gens de la troisième file

Imaginez-vous, cher lecteur, que vous sortez de votre bureau content, vers 17h30. Autrement dit, imaginez-vous dans la peau d'un extraterrestre. Vous êtes heureux, peinard dans votre voiture, en train de chantonner, et vous devez traverser une rue que certains ont eu l'audace d'appeler boulevard. D'ailleurs, Danton n'a-t-il pas affirmé un jour : « De l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace » ? C'est à croire qu'il a vécu au mauvais siècle, au mauvais moment et dans le mauvais pays. C'était un grand précurseur des Libanais audacieux que nous sommes.
Mais revenons à nos moutons. Vous apercevez au loin le feu vert, juste après le carrefour que vous devez inévitablement traverser. Comme il pleut et que vous n'avez pas envie de prendre la file de gauche de peur de gâcher les jolis pneus de votre voiture, et bien que la chance sourie aux audacieux, vous faites fi des convenances et restez bien sagement dans la file de droite. Après tout, votre feu est vert et vous arriverez bien au deuxième feu avant que celui-ci ne redevienne rouge sang.
Vous continuez, pépère, à chantonner en oubliant les Klaxons furieux des chauffards derrière vous (qui n'ont qu'à prendre la file de gauche et qui manquent radicalement de civisme et, de surcroît, vous empêchent d'écouter votre chanson et de poursuivre votre karaoké en solo). Donc, vous avancez calmement, 35 kilomètres à l'heure de pointe. Rien de mieux ! Devant vous, une magnifique voiture se met à rouler et vous lui emboîtez le pas en vous disant que la charmante personne devant vous va profiter des quelques maigres instants du feu vert pour s'échapper du tohu-bohu.
Grand mal vous en fasse ! Dieu va vous punir de ne pas avoir pris la file de gauche. Car la magnifique voiture va soudainement s'arrêter au beau milieu de boulevard, mettre son clignotant qui aveugle à 10 mètres à la ronde, et une créature va en descendre en se dandinant pour aller faire ses courses dans la superette d'à côté. Vous calculez. Le boulevard peut contenir quatre files. Vous êtes dans la troisième, quelqu'un vous bloque et, comble du comble, le feu repassant au rouge, vous êtes dans l'impossibilité de passer à gauche, sachant que les autres sont aussi pressés que vous et bloquent la quatrième file. C'est dans ces cas-là qu'il nous faut de l'audace, et tant pis pour les pneus. Vous mettez soudainement votre civisme de côté en réprimant un mot bien senti et vous coupez en diagonale, vous moquant royalement du mec de gauche qui rouspète.
Autre scénario : vous êtes à un carrefour et vous désirez prendre votre droite (ou votre gauche, peu importe). À votre droite, c'est un grand boulevard qui peut recevoir quatre grands rangs de voitures – disons trois, vu que tout le monde occupe la quatrième (on n'est pas libanais pour rien). Donc, vous savez plus ou moins comment amorcer le virage. Et là, ô bonheur ! Ô joie extatique ! Vous vous rendez compte que le virage que vous deviez amorcer pour accéder au boulevard adjacent devient très étroit et pour cause : les gentils valets ont fait de l'excès de zèle en garant les voitures des restaurants voisins en troisième file. Le prétexte qui tue : on ne pouvait pas faire autrement car monsieur le député ou monsieur le ministre déjeune. Une raison valable pour créer un embouteillage sur un kilomètre.
Non ! Ne me dites pas que j'exagère. Moi ? Vous me choquez !

 

Imaginez-vous, cher lecteur, que vous sortez de votre bureau content, vers 17h30. Autrement dit, imaginez-vous dans la peau d'un extraterrestre. Vous êtes heureux, peinard dans votre voiture, en train de chantonner, et vous devez traverser une rue que certains ont eu l'audace d'appeler boulevard. D'ailleurs, Danton n'a-t-il pas affirmé un jour : « De l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace » ? C'est à croire qu'il a vécu au mauvais siècle, au mauvais moment et dans le mauvais pays. C'était un grand précurseur des Libanais audacieux que nous sommes.Mais revenons à nos moutons. Vous apercevez au loin le feu vert, juste après le carrefour que vous devez inévitablement traverser. Comme il pleut et que vous n'avez pas envie de prendre la file de gauche de peur de gâcher les jolis pneus de votre voiture, et bien...
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