Monseigneur,
Une rumeur court la campagne... Des esprits entreprenants, nous dit-on, veulent désenclaver Qannoubine pour mettre la Qadicha, notre Vallée sainte, au goût du jour. On projette d'y exploiter un funiculaire et, mieux encore, d'élargir la route pour la rendre plus carrossable depuis la centrale électrique. Ainsi les désœuvrés, et plus largement les touristes en mal d'exotisme, pourront se recueillir, sans se donner de peine, sur le site de ce qui fut pendant des siècles notre siège patriarcal. Quel exemple de « sustainable development » ce serait ! La vallée oubliée brillerait ainsi de mille feux et l'on créerait des emplois dans cette Zup (zone à urbaniser en priorité). J'imagine la scène et je vois d'ores et déjà débarquer par cars entiers des vacanciers avec marmaille, tambourin et narguilé. Ces bonnes gens se retrouveraient dans la liesse générale autour d'un barbecue et... les ordures et déchets, biodégradables on non, seraient balancés dans la rivière.
Or Qannoubine est un sanctuaire !
Qu'on n'en fasse pas un luna park ou le cirque Gruss. Imagine-t-on une autoroute reliant le mont Athos à la civilisation ludique des plages grecques et à la culture du sirtaki ? Le regretté abbé Youakim Moubarak, en s'installant seul à Deir Qannoubine, siège désaffecté depuis des décennies, y avait banni tout confort. Il s'y rendait à pied, un sac sur le dos comme un pèlerin sur les routes de Compostelle ; il empruntait par tous les temps le sentier à pic qui reliait ces lieux saints au hameau de Blawza. Dans son isolement, il se demandait où étaient les fidèles, ces fils de l'Église ? Le peuple de Dieu ne faisait plus l'effort de se rendre sur la « tombe des patriarches », parce qu'il y en avait une dans la chapelle de sainte Marina. Pour l'agacer, on lui répétait que les maronites s'étaient modernisés, qu'ils ne se déplaçaient plus désormais qu'en voiture climatisée et qu'en somme ils ne savaient plus marcher.
Un point d'histoire : Savary de Brèves, orientaliste et ambassadeur du roi de France à Istanbul (1591-1605), s'était rendu au Mont-Liban pour s'enquérir des maronites. Il rendit visite à notre patriarche et nous dit dans sa Relation que la Qadicha était « plus peuplée d'ours que d'hommes ». Évidemment qu'il s'attendait à y trouver le luxe et l'apparat qui entouraient le patriarche grec à Constantinople. Quelle déception !
Cette anecdote n'est pas à considérer comme une incitation à ré-acclimater les mammifères sauvages dans Qannoubine, mais pour rappeler combien ces lieux doivent être préservés de toute atteinte qui entraînerait un processus irréversible de dégradation. On nous rapporte que du côté d'Ilij, autre siège patriarcal, la musique à tue-tête du restaurant voisin bannit toute possibilité de recueillement, la voix mielleuse du sieur Georges Wassouf, s'il vous plaît, étant de nature rédhibitoire et imparable. Considérons ce qu'ont fait nos coreligionnaires grecs-orthodoxes à Hamatura, en face de Kousba. Voulez-vous me dire à quoi devons-nous ces aménagements ? Autant de verrues qui défigurent un pan de montagne !
Est-ce là la modernité bien comprise ?
Notre patrimoine historique et spirituel est en péril. Un prêtre zélé de Dimane a fait décaper deux grandes fresques murales de Saliba Doueihi sous prétexte d'infiltration d'eau. À jamais perdus la scène représentant le martyre des frères Massabki à Damas (1860) et le portrait de sainte Marina ! À jamais perdue la fresque représentant la descente du Christ aux enfers dans la petite chapelle de Mart Shmouni, des émigrés en Australie ayant fait le vœu de « retaper la baraque » !
Des initiatives insensées qui sont autant d'actes de vandalisme.
Monseigneur,
Vous êtes le maître des lieux, et Qannoubine risque un massacre à la tronçonneuse. Ne laissez pas faire, sous de fallacieux prétextes, ni les marchands du temple ni les promoteurs immobiliers.
Respectueusement vôtre,
Youssef MOUAWAD


TOUCHEZ PAS À MON CANYON ! CHANT POUR LES CÈDRES D'ANNOUBINE : LE CÈDRE D'ANNOUBINE SUR UN VERSANT ABRUPT DU CANYON D'ANNOUBINE, IL EST UN CÈDRE ALTIER QUE BERCENT LES ZÉPHYRS. LE PÈLERIN AU PIED DE CE GÉANT S'INCLINE, ET MURMURE D'AMERS REGRETS ET REPENTIRS. DEUX NOMS, IL GARDE EN SA MÉMOIRE. LA TEMPÊTE N'A PU LES EFFACER. DANS SON INVOCATION, LE PÈLERIN LES CITE ; ET L'ÉCHO LES RÉPÈTE ; ET LE CÈDRE TRESSAILLE À LEUR ÉVOCATION. QUAND DANS LES BOIS LE MERLE AU CRÉPUSCULE CHANTE, OU D'UNE FLÛTE UN AIR MÉLANCOLIQUE MONTE, L'ON ENTEND S'EXHALER COMME DE LONGS SOUPIRS. ON DIRAIT QUE LE CÈDRE ACQUIERT SOUDAIN UNE ÂME, ET QUE D'UN GRAND AMOUR L'INDÉLÉBILE FLAMME Y RÉVEILLE DE CHERS ET HEUREUX SOUVENIRS. - FILS DU LIBAN, DIS-MOI : POURQUOI, SUR CETTE TERRE, LE VÉRIDIQUE AMOUR EST TOUJOURS ÉPHÉMÈRE ? POURQUOI S'ÉCLIPSE-T-IL DÈS SON PREMIER PRINTEMPS ? DIS-MOI, TOI QUE LES TEMPS N'ONT PU FLÉCHIR L'ÉCHINE, DES AMANTS, QUE LE SORT À L'OUBLI PRÉDESTINE, POURQUOI N'EN RESTE-T-IL QUE D'ANONYMES NOMS ? - DANS CE MONDE Où TOUT EST DESTINÉ À SE PERDRE, HEUREUX, QUI LAISSE UN NOM DANS L'ÂME D'UN VIEUX CÈDRE !
11 h 38, le 15 janvier 2015