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Poubelle la vie

Tout amateur de films policiers aura ricané, sans vraiment y croire, au spectacle de ces Dons de la mafia dégustant, dans leur luxueuse cellule, un repas fin livré par le traiteur et lançant, entre deux bouchées arrosées du meilleur bordeaux, des contrats sur la vie de leurs ennemis en liberté.


Des scènes aussi stupéfiantes, ce n'est pas pourtant que du cinéma. Il y a quelques jours à Marseille, un groupe de facétieux pensionnaires de la prison des Beaumettes ridiculisait le système carcéral français en plaçant sur Facebook des photos de détenus-vacanciers fumant un joint ou bien la chicha, et que l'on croirait tirées de quelque album de Club Med. Il reste qu'au Liban on trouve toujours moyen de mieux faire.
Depuis l'an 2009, c'est-à-dire bien avant l'apparition de l'État islamique et du prétendu calife al-Baghdadi, était confortablement installé, dans le pénitentiaire de Roumieh, un émirat jihadiste pratiquement souverain derrière les barreaux et encore plus malfaisant que bien des gangs courant en liberté. Maîtres des lieux dans leur inviolable bloc B où même les gardiens n'osaient guère s'aventurer en effet, les chefs de cette enclave jouissant d'une incroyable extraterritorialité soumettaient impitoyablement leurs codétenus à la charia, encore que toutes sortes de drogue étaient disponibles. Équipés de téléphones mobiles et naviguant tranquillement sur Internet, ils tuaient par télécommande. Les parrains du petit écran peuvent aller se rhabiller : à Roumieh on ne faisait pas dans le détail, c'est en masse, à coups de voitures piégées et de commandos-suicide bardés d'explosifs, que l'on trucidait : le dernier exploit de ces criminels étant la double explosion de samedi qui a fait 9 morts et 37 blessés dans un café du quartier alaouite de Tripoli.
C'était là un crime de trop puisque 36 heures seulement plus tard, les forces de l'ordre se décidaient – enfin – à liquider l'outrecuidante légende du bloc B. Les tristes sires et vizirs ont été transférés dans un bâtiment plus aisé à contrôler, opération d'autant plus brillamment menée qu'elle s'est déroulée sans un seul coup de feu. On applaudit bien fort les responsables, évidemment, mais on se pose aussi plus d'une question. Quel sera ainsi l'impact de ce coup de force sur le sort des militaires retenus en otage par les terroristes ? Mais surtout par quel prodige ce grand et nécessaire coup de balai administré à Roumieh, dont la seule perspective donnait des cauchemars aux responsables sécuritaires, est-il soudain devenu une promenade militaire arpentée les doigts dans le nez ?


Couverture politique est la réponse qui vient à l'esprit. Dans notre pays où même les criminels de droit commun peuvent solliciter – et souvent obtenir – aide et protection de leur zaïm, leur clan, leur tribu ou même leur communauté, toute opération de police d'envergure requiert hélas l'assentiment des forces présentes sur le terrain. Cette hérésie, pudiquement appelée sécurité à l'amiable, revient à reconnaître formellement aux roitelets de provinces et même aux coqs de quartier quelque voix au chapitre, pour ce qui est de la vie et de la tranquillité des citoyens. De fil en aiguille, peut-on raisonnablement supposer que si les roitelets locaux ont donné le feu vert tant attendu, c'est que les décideurs étrangers l'ont bien voulu ? Il faut l'espérer, tant il est vrai que le Liban, devenu au fil des décennies le dépotoir des misères régionales, est impuissant à se débarrasser tout seul de cette lie que sont les assassins inspirés.


Et comment en serait-il autrement quand notre pays a tout autant de mal à se défaire décemment, sainement, scientifiquement, de ses propres déchets ménagers ?


Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Tout amateur de films policiers aura ricané, sans vraiment y croire, au spectacle de ces Dons de la mafia dégustant, dans leur luxueuse cellule, un repas fin livré par le traiteur et lançant, entre deux bouchées arrosées du meilleur bordeaux, des contrats sur la vie de leurs ennemis en liberté.
Des scènes aussi stupéfiantes, ce n'est pas pourtant que du cinéma. Il y a quelques jours à Marseille, un groupe de facétieux pensionnaires de la prison des Beaumettes ridiculisait le système carcéral français en plaçant sur Facebook des photos de détenus-vacanciers fumant un joint ou bien la chicha, et que l'on croirait tirées de quelque album de Club Med. Il reste qu'au Liban on trouve toujours moyen de mieux faire.Depuis l'an 2009, c'est-à-dire bien avant l'apparition de l'État islamique et du prétendu calife al-Baghdadi,...