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Moyen Orient et Monde

Une isolation si peu formidable

05/01/2015

À la fin du XIXe siècle, l'Empire britannique adoptait une politique qu'il qualifiait de « formidable isolation », exprimant ainsi la détermination de ses dirigeants à rester à l'écart des engagements internationaux. Compte tenu de la vigueur de son économie et de la supériorité de sa marine, le Royaume-Uni pouvait se permettre de refuser toute interférence dans les affaires des autres.
Aujourd'hui, comme l'ont démontré les récents événements, l'isolation est – le plus souvent – une erreur, une condition fort peu enviable résultant des échecs des politiques menées. L'émergence de Cuba après des décennies d'isolation forcée est une victoire pour cette île, alors que le statut de paria de la Corée du Nord l'a menée au bord du gouffre. De même, la politique et la diplomatie controversées d'Israël menacent le pays d'une isolation sans précédent. Et il est peu probable que les politiques nationalistes de la Russie et de la Turquie, essentiellement le produit des egos de leurs dirigeants, ne produisent autre chose que des nuisances.
En entamant la normalisation de leurs relations, Cuba et les États-Unis ont arraché la victoire à une double défaite : l'échec de l'embargo et celui de l'économie cubaine. L'accord passé en décembre permet au président cubain Raul Castro de revendiquer le succès de ce rapprochement sans pour autant faire de concessions significatives. Pour le président américain Barack Obama, cette avancée est une occasion de marquer son temps en tant que président du changement, comme ses modèles Abraham Lincoln et Franklin D. Roosevelt – même si, en mettant un terme à près de six décennies d'échecs politiques, il serait plus proche d'un Richard Nixon à l'époque où il conduisait l'ouverture vers la Chine.
Si la participation du pape François, premier souverain pontife originaire d'Amérique latine, a été fondamentale dans cette reprise des liens diplomatiques, la chute du prix du pétrole l'est tout autant. Une plus longue isolation aurait dangereusement exposé le régime cubain, à en juger par les fortunes diverses de son tout premier sponsor, le Venezuela et son pétrole.
Le cas de la Corée du Nord est radicalement différent de celui de Cuba. Après les doutes suscités par sa prétendue implication dans la récente cyberattaque contre Sony Pictures, le régime s'est renfermé encore un peu plus. Cela ne peut qu'exacerber cette isolation qui se fera plus douloureuse à terme. Même la Chine, principal soutien de la Corée du Nord, perd patience avec son client-État.
Dans un monde interdépendant, l'isolation n'est plus une fierté. Bien au contraire, c'est une source d'inquiétude. Comme le démontre Israël. Ni ses merveilles technologiques ni le dynamisme de sa société civile ne peuvent compenser le peu d'attrait de ses résolutions politiques. Et la conséquence est un relâchement dangereusement rapide du si nécessaire soutien occidental.
Tout aussi inquiétants sont les derniers développements dans les anciennes puissances impériales que sont la Russie et la Turquie. Le président russe Vladimir Poutine et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan dressent leur puissance au-dessus des intérêts de leurs concitoyens et tous deux soufflent sur les braises d'un nationalisme malavisé et du chauvinisme religieux, entourés de courtisans effrayés dont la principale fonction est de masquer la réalité.
La Turquie est plus dynamique et énergique que la Russie, et la situation de son économie est nettement meilleure, mais ces deux régimes surestiment la force de leur position et sous-estiment le coût de leur tournant autocratique.
Il y a quatre ans à peine, la Turquie était considérée comme un modèle à suivre, particulièrement dans le monde musulman. Aujourd'hui, le pays est sur la défensive, craignant jusqu'à ses propres journalistes. Dans les premières phases du siège par l'État islamique de la ville kurde de Kobané, proche de la frontière syrienne, la Turquie semblait répéter la tactique soviétique utilisée en 1944 lors du soulèvement de Varsovie alors que les troupes nazies combattaient la Résistance polonaise : laisser les belligérants s'épuiser entre eux le plus longtemps possible avant d'intervenir. Une telle tactique peut s'avérer violemment efficace à court terme ; mais à long terme, c'est la Turquie qui en paiera le prix le plus cher.
Entre-temps en Russie, plus l'économie plonge, plus Poutine devient méfiant. La grande question restée sans réponse est de savoir combien de temps Poutine pourra-t-il recourir au kitsch nationaliste pour renverser les calculs rationnels des intérêts des Russes.
Ce qui est sûr – comme semblent le confirmer les récents événements –, c'est que dans un monde toujours plus transparent et interdépendant, l'isolation n'a rien de formidable, c'est une bévue.

© Project Syndicate, 2014.
Traduit de l'anglais par Frédérique Destribats

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