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Nos lecteurs ont la parole - Molly Selwan

La grande illusion

Les prestidigitateurs de métier, comme par exemple Harry Houdini, né au XIXe siècle, ou David Copperfield qui a fait carrière au XXe siècle, ont perfectionné le talent de faire croire à tout un parterre de spectateurs, souvent composé de sommités intellectuelles, que « les vessies sont des lanternes ». Ces manipulateurs transmettent au regard de l'autre une vérité travestie, une réalité falsifiée, à l'aide d'effets spéciaux et de tours, répondant au désir de mystère des foules.
N'est-ce pas un grand bluff que de persuader notre peuple qu'il vit en démocratie, alors que tout autour de nous existe une accoutumance à la dictature ? Il est si facile d'avancer en portant des ornières pour ne voir que ce qui nous arrange car, comme le disait Rabindrath Tagore : « L'illusion seule est aisée. La vérité est toujours difficile. » Et nous, Libanais, nous aimons tellement la vie !
La vérité fait mal, elle nous contrarie et perturbe notre routine. Alors accepter des élections faites de gré à gré et s'en accommoder, au grand dam des protocoles et des conventions, n'a rien d'une gageure. Que le président de la Chambre, chef du législatif et défenseur des lois, accapare son siège depuis 1992 ne dérange aucunement les représentants de la nation. Bientôt 23 ans que ce brillant stratège assure sa survie politique, à la façon de Richelieu –
« une main de fer dans un gant de velours » –, imposant son désir de tenir quand bon lui semble les séances parlementaires (surtout celles de l'élection présidentielle), ou de les interrompre pour de longs mois, en dépit d'une Constitution qu'il interprète à sa façon. Les députés eux-mêmes, à l´image de leur chef, se permettent de prolonger, par deux fois de suite, leur mandat sous des prétextes fallacieux. Comment expliquer que nombre d'entre eux vivent en dehors du pays depuis des lustres, et que leur mandat est reconduit malgré leur absence à toutes les séances de la Chambre ? Nos défenseurs de la Constitution, pour légaliser leurs actes illégaux, promulguent, à travers l'exécutif, des lois qu'ils votent sans controverse, étant donné que les ministres et les députés ne sont souvent que les mêmes personnes. Où en sommes- nous de la séparation des pouvoirs entre l'exécutif et le législatif ? L'alternance politique indispensable à toute démocratie est-elle respectée dans notre pays ?
Et pourtant... Que n'apprend-on pas, à remonter le fil de l'histoire ! « Toutes les lois sont faites pour être violées et les règlements pour être contournés ! » C'est suite à ce pronunciamiento déclenché par la garde prétorienne que l'empereur Didius Julianus régna 66 jours en l'an 193, après avoir gagné, grâce à son immense fortune, le trône de César dans la vente aux enchères effectuée par cette même garde. On se pose la question de savoir quel sera donc le nouveau subterfuge des dirigeants pour continuer la gouvernance du pays sans avoir recours à un président ?
Émettront-ils un décret quelconque ? Nos ministres ne semblent pas le moins du monde gênés de poursuivre sans chef d'État. Ils donnent aux citoyens l'impression que la République peut bien s'en passer, en s'activant dans leurs ministères respectifs comme un capitaine qui, sur son bateau, serait seul maître à bord après Dieu. Ils possèdent le don de nous distraire du principal et de nous occuper avec des feuilletons quotidiens, des chasses aux sorcières, histoire de faire avaler la pilule. Ils semblent oublier que la Constitution libanaise est au-dessus de tous. C'est elle, la pierre angulaire sur laquelle sont basées les institutions. Elle est la seule référence.
Si l'on fait un briefing de la situation actuelle, on constate que la marginalisation de l'État de droit n'est pas seulement l'œuvre des membres du gouvernement mais aussi des partis libanais. Ces derniers sélectionnent les citoyens : en favorisant les uns sur leur liste électorale, ils désavantagent les autres en les privant de leur droit à participer aux élections législatives, tout en sachant pertinemment que la Constitution autorise chaque citoyen libanais à s'y présenter. En imposant l'éligibilité des listes entières établies à l'avance, ils éliminent ipso facto toute personne apte à servir son village ou sa région et qui serait dès lors écrasée par le rouleau compresseur de la synergie en question. La valeur personnelle est ignorée. La spécificité individuelle, anéantie par la quantité, se transforme en un nombre dans la masse des adhérents. Cela va à l'encontre de toute éthique et de toute démocratie. C'est de cette façon que les allégeances des partis font leur chemin à travers les élections et se retrouvent au gouvernement avec une politique à suivre bien déterminée, celle-ci prenant le pas sur les obligations du ministre ou du député envers les citoyens. Ce que les partis gagnent en parité, les citoyens le perdent en équité.
De par ce système, soi-disant démocratique, le gouvernement libanais devient otage de certains groupes politiques, affiliés à différentes idéologies communautaires. Certains d'entre eux, dépendant d'alliances extraterritoriales, insufflent à notre pays un concept de pouvoir adapté à leurs obédiences respectives. C'est ainsi que se confirme la corrélation entre les dictatures et les partis, l'anéantissement du libre-arbitre et de la liberté de penser.
Notre démocratie, qui protège le Liban depuis 1943, est en danger. Trouvera-t-elle quelqu'un pour la défendre ?

Les prestidigitateurs de métier, comme par exemple Harry Houdini, né au XIXe siècle, ou David Copperfield qui a fait carrière au XXe siècle, ont perfectionné le talent de faire croire à tout un parterre de spectateurs, souvent composé de sommités intellectuelles, que « les vessies sont des lanternes ». Ces manipulateurs transmettent au regard de l'autre une vérité travestie, une réalité falsifiée, à l'aide d'effets spéciaux et de tours, répondant au désir de mystère des foules.N'est-ce pas un grand bluff que de persuader notre peuple qu'il vit en démocratie, alors que tout autour de nous existe une accoutumance à la dictature ? Il est si facile d'avancer en portant des ornières pour ne voir que ce qui nous arrange car, comme le disait Rabindrath Tagore : « L'illusion seule est aisée. La vérité est toujours...
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