S'il était donné au cèdre de s'exprimer par la parole ou encore par le geste, notre vieil emblème millénaire, qui surplombe fièrement les monts et les forêts, n'aurait guère trouvé figure plus adéquate, plus légitime, plus grandiose que celle de Saïd Akl. Des cheveux blancs comme la neige qui recouvre les sommets après la tempête, au front haut et altier, symbole du génie poétique éternel, en passant par le regard bleu ciel, reflet de l'immensité, par les bras qui dessinent les branches, par le doigt toujours levé tel une cime majestueuse, la morphologie du poète semble incarner la majesté, la sacralité et tous les attributs de la splendeur qui caractérisent notre emblème national. Il en est l'allégorie simple et magnifique. La métaphore plutôt, pour faire honneur à sa poésie. Ils imposent, ces attributs, le même respect mêlé d'effroi sacré, provoquent cette même émotion obscure, puissante et nostalgique et évoquent les mêmes idées sublimes d'allégeance et de loyauté qui accompagnent toute réaction patriotique.
J'ai eu l'immense chance de rencontrer Saïd Akl à l'occasion d'un rendez-vous poétique, qui demeure gravé dans ma mémoire, et dans mon cœur, comme le plus merveilleux et le plus irréel des souvenirs. Quelques heures d'émotion d'une intensité encore incompréhensible pour moi, et qui ne représentaient pourtant qu'une infime goutte dans l'océan centenaire de son existence. Qui n'a jamais ressenti ces sentiments inexplicables, dépassant l'intelligibilité, parce que liés à cette chose si intime qui ne se manifeste qu'en des moments délicieusement surprenants de la vie ? Écouter sa voix grave, au rythme à la fois nerveux et frappant, oscillant entre mille accents terrifiants et sublimes, évoquer des morceaux de souvenirs, d'un passé à jamais révolu, d'un Liban si proche de l'éden, scander des vers au langage si sophistiqué, aux assonances si puissantes, qu'ils en devenaient incompréhensibles, fut comme une révélation. Une révélation à la fois de la noblesse du personnage et de la vocation poétique. C'était une litanie unique, célébration de vocables, de sons et de paroles, que mon oreille recueillait comme une prière divine dont la signification m'échappait totalement mais dont l'effet incomparable, émouvant jusqu'aux larmes, rappelait l'extraordinaire supériorité de la poésie.
Écouter Saïd Akl ne fût-ce qu'une fois dans sa vie déclamer sa poésie, aidé et appuyé par son fidèle ami d'enfance et compagnon de vie, feu Fouad Turk, est un honneur unique, à nul autre pareil. Un moment magnifié par l'honneur ressenti d'être en présence d'une grande figure éminemment, essentiellement et purement libanaises. Chose qui se fait très rare de nos jours.
C'est ce souvenir de notre poète national que j'aimerai partager en ce jour de condoléances, mais qui doit être aussi, au regard de l'immensité du personnage, un jour de célébration de l'un des pères de la nation. Oui, Saïd Akl est un père du Liban comme Victor Hugo fut pair de France et il méritait les mêmes funérailles. Il est surtout utile de rappeler aujourd'hui, outre ses talents incontestables de poète, et sa gigantesque production littéraire, qui rendrait jaloux les plus grands de la littérature arabe, son rôle de forgeur d'identité. Car, oui, Saïd Akl a fondé l'identité libanaise ; il a participé à l'histoire fière et au merveilleux mythe qui ont créé le Liban, comme entité particulière et indépendante. Il a participé à la création de cette identité, l'a dotée d'attributs, d'un alphabet, de poèmes, d'une histoire et surtout d'une généalogie grandiose. Figure nationale, nationaliste, nous lui devons un devoir de mémoire digne de son nom, afin que nous prenions conscience, en tant que citoyens, de la nécessité de la célébration nationale. Alors fi des querelles misérables et pseudopolitiques qui tentent d'assombrir son héritage gigantesque par des allusions à un passé que personne ne semble vouloir oublier. Il méritait tant que tous les Libanais dignes de ce nom descendent dans la rue pour une procession mémorielle, et que tous accompagnent à l'unisson son cortège sur le chemin de la gloire.
Gloire à Saïd Akl et gloire au Liban.
Nos lecteurs ont la parole - Chloé Kattar
Saïd Akl, un père du Liban
OLJ / le 03 décembre 2014 à 00h00


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