Je suis né là où je suis né.
Dans un village libanais qui m'a légué, comme à l'ensemble de mes pairs, des liens particuliers avec la montagne, la plaine et l'air, scellés par des traditions, des coutumes et des émotions meurtrières. Entre ces trois, j'ai grandi menotté dans une société qui n'a eu cesse de me condamner.
Je suis né avec l'héritage de mes ancêtres. J'ai ainsi appris à les connaître sans les avoir connus.
Je sentais à chaque aube que mes ailes pouvaient me permettre de voler au-dessus de ces traditions et coutumes, dans l'espoir de dompter cette passion accablant mon esprit, mon âme, mon existence.
Cette passion n'était pas mon iniquité à moi seul. Au fil des années, je découvrais qu'elle était celle d'une société entière, qui avait fabriqué une patrie, dont elle avait partagé la direction avec d'autres. Affaiblie face aux rafales d'un vent « surréaliste », ma patrie s'était aussitôt retrouvée marginalisée et volée.
Je suis né, j'ai grandi et je suis devenu celui que je suis aujourd'hui. Lorsque j'ai atteint l'âge de la conscience, le Liban était une oasis de joie et de richesse. Nous, descendants de Maron le Syrien, possédions à l'époque tant d'espaces verts sur toute l'étendue du pays... Le plus petit terrain dans la montagne, quel que soit son exiguïté, excitait en ces temps les plus grandes envies et convoitises. Mais, au fil des jours, le propriétaire n'avait plus le moindre mètre carré ni dans la montagne ni ailleurs, dans tout le pays, devenu la victime de complots plus grands que son peuple, de marchés auxquels il ne peut aujourd'hui que se soumettre sous la contrainte, et de choix politiques et économiques erronés.
Je suis né, j'ai grandi et je suis devenu celui que je suis aujourd'hui, sans penser à émigrer, sauf pour aller en quête d'un diplôme introuvable dans la ville mère des lois. Mais le jour où Beyrouth devint la ville mère des transactions suspectes, la cité de l'immoralité et de l'obscénité, l'émigration devint ainsi un havre de paix.
Pourquoi rester ?
Dans mon pays, les assassinats continuent, de génération en génération, à emporter, sans cesse, les leaders, à marginaliser les partis et opprimer les faibles.
Combien de martyrs, combien de croyants sont ainsi tombés en témoins, ont été sacrifiés pour que le chrétien reste dans un pays dont la perte sera aussi une perte d'identité.
Je me rends compte aujourd'hui, mais trop tard sans doute, qu'il n'existe aucun avenir pour moi et mes enfants dans un pays où le chrétien réclame sa survie, comme d'autres le faisaient avant lui autrefois, et ce pour des raisons « géopolitiques ».
J'ai décidé d'émigrer le jour où les chrétiens ont été déplacés de leurs villages et quémandent leur retour de celui qui les a déplacés.
J'ai décidé d'émigrer le jour où j'ai compris que, pour réussir, il me manquerait toujours quelque piston et que nombre de personnes ne disposant pas des compétences requises accéderaient ainsi aux postes les plus importants, et ce au moment où, dans ce vaste monde où les compétences sont reconnues selon leurs valeurs, les Libanais réussissent et écrivent l'histoire moderne avec excellence.
Qui a dit que je suis le fils de cette terre ? Qui a dit que les frontières géopolitiques m'imposeront une identité faite de servilité et de mendicité ? La terre entière n'est qu'un seul pays, divisé selon le bon vouloir des conquérants, dessiné par le sang des félons.
Les invasions successives du Liban, de décennie en décennie, ont peut-être importé avec elles mes gênes d'un pays lointain.
Je suis peut-être phénicien, grec, arabe, turc, persan, français – ou même « libanais ».
Quel que soit celui que je suis, l'important, c'est que je continuerai à voler au-dessus des longitudes et des latitudes, à la recherche incessante d'une identité qui me ressemble.
François ZIADÉ
@françoisziadé


CORRECTION ! MERCI : ".... une de plus ; et avec le "Syro-palestinien" surtout sunnite comme Antéchrist, ou comme...."
11 h 01, le 02 décembre 2014