Une scène du film « Dear White People ».
Ou l'abréviation de «Nègre», si politiquement incorrecte qu'on la réduit à la lettre «N», mais aussi de plus en plus utilisée, même entre personnes noires. Au point que l'on a interdit aux joueurs de l'équipe US de football, FNL, de prononcer ce mot et, en cas d'effraction à ce code, ils encourraient une sanction.
Cette décision a poussé plusieurs chercheurs, «dont une équipe du Washington Post», à cerner les nuances de cette appellation, différemment employée par les uns et les autres. Outre sa charge haineuse, elle peut être une réminiscence à caractère identitaire du temps de l'esclavagisme ou, tout à fait à l'opposé, synonyme de «mon pote», très en cours chez les jeunes. Ceux-ci pouvant se saluer ainsi : «Hi my Nigga. » Et ceux de l'Amérique du Sud se lancent également un jovial «hola la Negrita ». Sans compter les rappeurs qui en ont fait leurs choux gras, notamment Jay-Z et Beyoncé qui ont inscrit au répertoire de leur dernière tournée une chanson triomphalement intitulée Jigga My Nigga. Leur répond sur un ton nettement plus dramatique le jeune poète Dean Atta :
«Rappeurs, quand vous voulez utiliser le mot Nigger
Rappelez-vous les crimes racistes
Et ne me dites pas que c'est une affirmation de votre identité
Je ne suis pas le Nègre de quiconque
Alors, s'il vous plaît, laissez nos ancêtres reposer en paix.»
Un dilemme sociolinguistique
C'est pour cela qu'il faut tourner sept fois la langue dans la bouche avant de prononcer le « mot N », surtout si l'on est clair de peau, pour ne pas tomber dans le racisme. Car, entre une pigmentation et l'autre, l'espace peut être ténu. Ainsi, le film oscarisé de Quentin Tarantino, Django Unchained, pose à ce sujet un dilemme sociolinguistique : même utilisé pour dénoncer l'esclavage, peut-il ou non écorcher l'oreille s'il est prononcé par un Blanc, en l'occurrence Tarantino ? Les choses semblent passer plus facilement lorsque ce point est abordé par un Afro-Américain (désignation politiquement correcte des Noirs aux USA), tel Justin Simien. Ce jeune cinéaste noir (31 ans) vient de signer son premier long métrage, sacré au Festival de Sundance et récemment en salle. Intitulé Dear White People, il évoque les rapports entre les étudiants noirs et les étudiants blancs d'une grande université fictive. Usant de la satire, Simien ne craint pas d'aborder les conflits raciaux par le biais de quatre personnages de couleur, se cherchant à travers leur identité et vivant un racisme camouflé : Coco qui veut devenir blonde malgré sa peau foncée, Lionnel, sa drôle de coiffure afro et sa crainte de faire son « coming-out », Sam qui sort en cachette avec un Blanc et Troy le fanfaron, fils du prévôt de l'université, amoureux de la fille du président de cette même université et essayant à tout prix de cacher sa « noirceur ». Justin Simien a précisé qu'il ne voulait «offenser personne, mais exprimer le malaise que peut encore ressentir aujourd'hui la jeunesse noire dans un environnement blanc». Le New York Times y voit aussi le reflet «des complexités de la conscience raciale au temps d'Obama».
Et le doute, toujours sous-jacent, dans l'accès à toutes les formes de l'égalité.

