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Économie

Quand l’État islamique s’improvise banque centrale

Finance
19/11/2014

« Si Dieu le veut, différentes pièces vont être fabriquées en or, argent et cuivre. » Par ces mots, l'organisation de l'État Islamique a annoncé jeudi dernier son intention de frapper sa propre monnaie. Un symbole fort, mais un projet difficile, voire impossible.

Dans sa quête (déchaînée) de souveraineté, fidèle à sa « logique » de constitution d'un État avec tous ses attributs, l'État islamique (EI) donne avec cette annonce un peu plus de forme à sa grande ambition de créer un nouveau califat.


À en croire le plan annoncé, trois catégories de pièces seront mises en circulation : des dinars en or, des dirhams en argent et des fils en cuivre. Ces nouvelles pièces rappellent, par leur dénomination, le temps des califes (et ce n'est pas Iznogood qui dira le contraire). Toutes seront frappées de l'inscription 1436, qui correspond à l'année 2014 dans le calendrier islamique.
La monnaie, qui sera utilisée dans les territoires contrôlés par l'organisation, a pour objectif, selon le département financier de l'EI, de « concurrencer le système tyrannique occidental » qui conduit au « mercantilisme » et à « l'oppression économique satanique des musulmans ».

 

(Lire aussi: Comment est organisé le groupe Etat islamique?)

 

Pourquoi frapper sa propre monnaie ?
On a tendance à voir la monnaie comme juste un moyen d'échange, un simple instrument économique qui n'a de la valeur qu'au moment de la transaction. On oublie parfois qu'elle est également l'expression d'une réalité sociale et collective, une dimension symbolique et identitaire, et un vecteur d'identification (au même titre que le drapeau, la langue ou l'hymne nationale).
« Elle représente un ensemble de règles qui déterminent le lien de chaque individu à la société à laquelle il appartient », indiquait Jean Michel Servet, grand spécialiste de la finance dans un de ses ouvrages en 1998.
C'est donc dans cette perspective que l'EI entend signifier aux yeux du monde qu'il est légitime. Battre sa propre monnaie est un marqueur très fort de souveraineté et donc un moyen de s'affirmer en tant qu'État.
Interrogé par L'Orient-Le Jour, Charles Wiplosz, professeur d'économie internationale à l'Institut des hautes études internationales et du développement à Genève, explique que cette annonce est plutôt une « attitude antiaméricaine pour essayer de se passer du dollar qui circule beaucoup dans la région, surtout en termes d'échange et de commerce ».

 

Pourquoi l'or, l'argent et le cuivre ?
L'EI n'a clairement pas suivi des cours d'économie monétaire : l'argent, l'or et le cuivre, qui sont trois matières premières, ont leur prix fixé par les marchés financiers internationaux. Cette volonté de s'affranchir de ces règles internationales semble vaine. Sans compter que les prix de ces matières premières fluctuent et que dans le cas de hausse subite, la facture pourrait devenir très salée pour l'EI.
« Du point de vue de la technologie, c'est un véritable retour en arrière », précise M. Wiplosz. « Comme la fabrication de la monnaie se fait aux dépens des produits métalliques, il n'y aurait pas de vrai Banque centrale et donc impossibilité de pratiquer une politique monétaire. »
Mais ces métaux permettront à cette monnaie de ne pas être convertible et de fixer arbitrairement la valeur des choses selon le code moral de l'EI (rappelons que l'argent et l'or sont des valeurs importantes mises en avant dans le Coran). Puisque personne d'autre n'utilise cette monnaie, des comparaisons internationales seraient impossibles et le taux de change serait inexistant.
« Le problème de fluctuation des métaux précieux sera plutôt interne. Comme la valeur de la monnaie sera indexée sur la valeur du métal dont elle est faite, elle vaudra littéralement son pesant d'or, d'argent ou de cuivre. On ne pourra donc pas la changer en euros ou en dollars par exemple », ajoute l'expert.

 

(Lire aussi : L'Etat islamique, "organisation terroriste la mieux financée" (Trésor américain))

 

Quelles difficultés ?
Outre le problème de la dépendance à l'or, l'argent, le cuivre et autres aspects strictement monétaires, l'EI devrait être capable (comme tout État) de gérer les conséquences administratives et politiques qu'entraîne cette initiative.
De plus, le billet vert risque de toujours rester la référence en termes de transactions : l'embargo financier décrété par la communauté internationale à l'encontre du mouvement terroriste devrait dissuader tous ses fournisseurs de se faire payer dans une monnaie aussi compromettante que celle de l'EI.
« À mon avis, cette monnaie ne circulera pas au sein de cet État. Le fait qu'elle est composée de métaux précieux comme l'or incitera les utilisateurs à beaucoup épargner. C'est vraiment très compliqué à faire contrôler », conclut M. Wiplosz.
Une justice, des tribunaux, une armée, une administration, des services publics, une éducation et maintenant une monnaie. Prochaine étape, papiers d'identité ? Alors, coup de publicité ou vrai projet politique ? Affaire à suivre...

 

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