Dans l’ambiance feutrée d’une alcôve, des femmes en tenues affriolantes susurrent de jolis mots aux oreilles de clients visiblement ravis. Thomas Samson/AFP
Dans l'ambiance feutrée d'une alcôve, des femmes en tenues affriolantes susurrent de jolis mots aux oreilles de clients en extase. On est à Pigalle, mais ici, ce sont les beaux mots qui se monnayent : le « bordel de la poésie » a débarqué en France. Le principe est simple : vous choisissez votre interprète et elle, le plus souvent, ou il récite en toute intimité pendant une dizaine de minutes des vers de sa composition sur le thème de votre choix ou selon son inspiration. Pas de classiques ni de poésie érotique.
L'idée du « bordel de la poésie » est née à New York en 2008 sous l'égide d'une Californienne, qui « s'ennuyait à mourir » dans les rencontres de poésie traditionnelles. « J'avais envie de donner un peu de sang neuf à cet art qui est passé de mode. Baudelaire et Oscar Wilde étaient des célébrités à leur époque, il n'y a pas de raison que les poètes ne soient pas des stars aujourd'hui ! » s'exclame Stephanie Berger, âgée de 30 ans et surnommée « Madame », lorsqu'elle est interviewée par l'AFP. Aujourd'hui, les bordels de la poésie se déclinent dans plusieurs villes sous forme de soirées mensuelles dans les clubs et restaurants de Chicago, Londres, Barcelone, Bruxelles. Et après Paris, bientôt Vienne et Dublin.
Ce vendredi soir, ambiance rétro d'un cabaret de l'avant-guerre au restaurant Pigalle, dans le quartier éponyme des plaisirs nocturnes. Vêtue d'un fourreau de satin doré, brodé de dentelle noire, « Madame » fait défiler ses « prostituées » : The Lady, Chronos, Ginger Bitch, ou encore le comte de Bellemort, maître de la rhapsodie macabre. Ces poètes amateurs participent régulièrement aux slams (tournois) de la poésie, organisés à travers la France. Une bouteille de whisky à la main et l'air faussement éméché, le ténébreux Tennessee Pink, dans la vraie vie Nicholas Adamski, cofondateur du Bordel de la poésie, vend des jetons à sept euros. C'est le prix qu'il en coûtera au client pour un moment intime avec un poète. Dans la salle bondée du premier étage, Alberto harangue la foule : « Oui, vous êtes bien dans un bordel... Mais c'est le seul bordel où les prostituées sont des poètes ! »
Pourquoi mêler le sexe à la poésie ? C'est naturel, explique « Madame » : poésie et prostitution sont les « deux plus vieux métiers du monde », tous deux portent en eux l'idée « de marginalité, de fantasme, d'intimité, de désir, de violence et de plaisir ». Stephanie Berger est fascinée par les maisons closes du XIXe siècle, où venaient s'inspirer des artistes, peintres comme Toulouse-Lautrec ou poètes comme Rimbaud. Mais aujourd'hui, c'est difficile de vivre de la poésie, « alors il faut bien se prostituer pour en vendre », ironise-t-elle.
La reine du burlesque Louise DeVille, une artiste américaine installée à Paris depuis 9 ans, encanaille l'atmosphère avec savoir-faire. La danseuse, admiratrice de Joséphine Baker, se tortille et termine avec un flamboyant numéro de cracheuse de feu. Sur un coin de table, une diseuse de bonne aventure très légèrement vêtue scrute les lignes de la main d'un client amusé. Sous les lumières tamisées des alcôves de l'arrière-salle, la magie opère. Les clients se bousculent même. Comme par hasard, les femmes choisissent des poètes et les hommes des poétesses. Certains clients ressortent amusés, d'autres enivrés, comme envoûtés par le délicieux mélange des genres...

