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Nos lecteurs ont la parole - Chloé Kattar

L’inestimable valeur des mots

À l'occasion des 90 ans ou presque de L'Orient-Le Jour, j'ai pu assister en différé depuis Paris à une émouvante cérémonie tenue au Biel, dans le cadre du Salon du livre, filmée et envoyée sur le Net par un ami présent dans la salle.
Je ne connaissais aucun des visages des conférenciers hormis celui du PDG, M. Michel Eddé, dont j'avais vu les photos auparavant, ainsi que l'ambassadeur Paoli. Les émouvants intervenants qui se sont relayés, Mme Nayla Moawad, MM. Marwan Hamadé, Ziyad Makhoul et Michel Hajji Georgiou, étaient d'une sincérité poignante. Véritables légionnaires du mot, pour le service duquel ils ont risqué et risquent tous les jours leur vie, ils ont le souci de la précarité et la hantise de l'ingratitude.
Or il n'y a guère plus noble métier que celui très bien surnommé le quatrième pouvoir. Un pouvoir immense, redoutable et qui, indépendant financièrement, comme L'Orient-Le Jour, est un gage de pérennité et d'influence.
Depuis le célèbre J'accuse de Zola, la presse écrite a acquis le pouvoir d'influer sur le cours des événements. Depuis cette époque relativement récente, une redoutable machine s'est installée pour changer des opinions, provoquer des révoltes et faire vaciller des régimes.
La radio, la télé puis le Net n'ont rien pu changer à ce constat. Car un article de presse n'a pas de visage ni de voix, ni gestuelle, ni mimique expressive. Il n'y a que ces textes courts qui créent l'émotion, la conviction, la réaction et surtout déterminent la décision de leur lecteur. Le mot peut être guillotine ou élan d'espoir.
Un grand journaliste et romancier se plaisait à répéter qu'«il est bien plus difficile d'écrire un bon éditorial qu'un excellent roman»...
Petite, j'étais tombée un soir sur un classeur enfoui dans le tiroir de mon père, intitulé: Les chroniques de la guerre libanaise. S'y trouvaient par ordre chronologique des coupures jaunies d'articles et éditoriaux en français de plusieurs journalistes, les articles les plus nombreux étant ceux de Sami Anhoury, éditorialiste de 1975 à 1986 dans l'éphémère Réveil, Marwan Hamadé, Issa Goraieb, Christian Merville de L'Orient. Je les ai tous lus à l'insu de mon père qui voulait occulter cette guerre, jugée barbare et indigne des grands civilisateurs phéniciens que nous fûmes à l'ère de Cadmos et d'Elissar. Cette guerre désolait énormément mon père, car l'ayant forcé à rester à Paris plus de vingt-cinq ans. L'exemple de son ami Raymond Eddé, aussi admirablement entêté, lui était d'une bien maigre consolation...
Mon père ayant appris que j'avais découvert ce classeur fut alors inconsolable. Il en référa à l'époque à M. Anhoury, un voisin et ami, qui me convoqua en me demandant le plus sérieusement du monde mon avis.
– J'ai beaucoup appris, mais je ne pense pas que nous soyons toujours aussi civilisés qu'on nous le dit... Pourquoi n'écrivez-vous pas dans L'Orient maintenant que Le Réveil a disparu ?
– Les plumes risquent de se neutraliser dans de trop nombreuses rubriques.
Le souvenir de cette brève conversation m'est spontanément revenu en suivant le film de cette soirée au cours de laquelle Issa Goraieb a évoqué le revers de la médaille dans la profession qui est la sienne.
– «Ah! J'aurais dû faire de la politique comme vous, M. Hugo. Je serais riche», s'écria un jour un Balzac errant d'un roman à un autre et décédé à 51 ans.
– Mais non, Honoré, vous auriez été exilé ou emprisonné peut-être. Regardez comme vous êtes célèbre partout. Et puis vos lecteurs sont de loin plus nombreux que les nôtres.
Ça m'a rappellé aussi les propos de mon père quand je lui ai annoncé ma décision de ne pas vouloir devenir médecin, pharmacienne, dentiste, avocate ou ingénieur, mais plutôt écrivaine et/ou diplomate. Sa réaction: «Ça n'a jamais nourri son homme.» Et de me répéter, en bon Libanais, ce que son grand-père lui disait il y a bien longtemps: «Pour gagner sa vie, il faut vendre de la marchandise. Les mots en rapportent moins et pas mal d'ennuis.» J'ai répondu en citant Jésus: «L'homme ne vit pas seulement de pain...»
La gloire du mot, outil premier de l'intelligence, est d'être le propre de l'homme. Le mot peut valoir l'éternité; en tout cas, il n'a pas de prix. D'ailleurs, en a-t-il jamais eu besoin?

Chloé KATTAR
Paris

À l'occasion des 90 ans ou presque de L'Orient-Le Jour, j'ai pu assister en différé depuis Paris à une émouvante cérémonie tenue au Biel, dans le cadre du Salon du livre, filmée et envoyée sur le Net par un ami présent dans la salle.Je ne connaissais aucun des visages des conférenciers hormis celui du PDG, M. Michel Eddé, dont j'avais vu les photos auparavant, ainsi que l'ambassadeur Paoli. Les émouvants intervenants qui se sont relayés, Mme Nayla Moawad, MM. Marwan Hamadé, Ziyad Makhoul et Michel Hajji Georgiou, étaient d'une sincérité poignante. Véritables légionnaires du mot, pour le service duquel ils ont risqué et risquent tous les jours leur vie, ils ont le souci de la précarité et la hantise de l'ingratitude.Or il n'y a guère plus noble métier que celui très bien surnommé le quatrième pouvoir. Un...
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