L’intervention de Charles Rizk lors de la conférence-débat. Photo Marwan Assaf
« Aurons-nous jamais un État ? » et « Jusqu'à quand l'anarchie libanaise ? » auraient pu être des titres alternatifs de l'excellent ouvrage – écrit en arabe – de Charles Rizk, ancien ministre de la Justice, intitulé Entre l'anarchie (faouda) libanaise et la dislocation (tafakkok) syrienne, publié par Dar an-Nahar.
Une conférence-débat autour de l'essai s'est tenue mercredi soir, villa Sursock, avec la participation de l'ancien Premier ministre, Fouad Siniora, Samir Frangié, Sarkis Naoum et Marwan Iskandar en qualité de modérateur. Le débat a été suivi d'une séance de signature.
Dans son livre, M. Rizk rend compte et réfléchit sur sa riche expérience du service public et du pouvoir, qui s'étend sur quelque 40 ans, entre la direction générale de Télé-Liban et le ministère de la Justice, en 2006, en pleine agression israélienne. Chéhabiste de la première heure, Charles Rizk est témoin de l'impossible réforme des institutions politiques, de l'échec répété des Libanais à parvenir à édifier un État, de « l'anarchie » institutionnelle dans laquelle se débat le Liban.
L'ouvrage se termine par le constat de l'échec de l'instauration d'un bipartisme de type britannique au Liban, avec des formations multiconfessionnelles dans les deux camps conservateur et libéral. C'était l'un des rêves de Fouad Chéhab. Un rêve resté inaccessible.
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Présentant son ouvrage, Charles Rizk part du constat qu'à l'approche du centenaire de l'accord Sykes-Picot, un pays comme la Syrie que l'on croyait stable, au point que Henry Kissinger a pu parler de Hafez el-Assad comme du « Bismarck » des Arabes, subit un processus de dislocation inéluctable, et que le Grand Liban de 1920, créé dans l'espoir que le partenariat druzo-chrétien s'étendrait à d'autres communautés, est divisé en trois mini-États confessionnels. Entre la dislocation de la Syrie et l'anarchie libanaise, M. Rizk, établit un « rapport dialectique ». Il constate aussi que le Liban s'est éloigné de l'orbite syrienne et est entré dans l'orbite de l'Iran, et en escompte des rapports plus faciles, grâce notamment à l'éloignement géographique.
Dans son intervention, M. Siniora repart du thème de l'impossible État et des dirigeants condamnés à continuer d'essayer « d'élargir le cercle de ceux qui croient au Liban », notamment à l'heure où le Hezbollah mine l'autorité de l'État. M. Siniora reprochera à l'ouvrage de ne pas avoir saisi la véritable envergure nationale du phénomène Rafic Hariri, confronté à de continuels efforts pour miner les fondements de la République, par le biais des assassinats politiques, inaugurés en 2005, puis lors de la bataille de Nahr el-Bared (2007) et enfin lors du coup de force du 7 mai 2008. « On a tenté par tous les moyens de convaincre les Libanais de l'échec de leur projet politique », s'est indigné M. Siniora.
(Voir : Et vous, quel livre vous a le plus marqué ?)
La proposition laisse rêveur. Car on se casse la tête pour trouver à l'échec de l'édification du Liban des causes structurelles, des « causes profondes », quand cet échec est souvent, et tout simplement, le résultat d'un effort systématique pour empêcher le Liban de se constituer, d'un effort diligent et programmé pour persuader les Libanais que leur cause est perdue, que leurs efforts sont vains.
C'est vrai de l'époque où Anjar devint la capitale du pays, ironise Charles Rizk.
C'est à ce volet que Samir Frangié consacrera sa courte intervention, reprochant aux Libanais « de ne pas tirer les leçons de leurs échecs », que ce soit l'échec de la coopération des chrétiens avec Israël ou celui de l'intervention du Hezbollah en Syrie, qu'il met courageusement en parallèle. Il conclut : « Les mêmes erreurs se répètent, chacun se croyant plus rusé, plus intelligent que ceux qui l'ont précédé. »
À chaque fois, constate Samir Frangié, on s'aveugle sur les véritables intentions des forces alliées : l'entrée dans une alliance des minorités face à une majorité musulmane, dans le cas d'Israël ; l'abolition de l'accord Sykes-Picot et le retour du Liban dans le giron syrien, dans le cas de la Syrie.
À sa manière pointilliste, Sarkis Naoum complétera le tableau, constatant notamment qu'un bipartisme au Liban « n'est pas imposable à une société plurielle, que ce soit par des lois ou par la pratique politique ». Un effort d'analyse méritoire, qui devrait s'élargir lors de sa seconde édition, s'est promis l'auteur.
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