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Salades en tous genres

Il faut dire qu'ils ne l'ont pas volée, les députés, cette pluie d'œufs et de tomates par laquelle de courageux manifestants, bravant les brutalités policières, ont tenu à dire leur indignation face à cette nouvelle prolongation du Parlement intervenue hier. Pas assez démocrates pour voter une loi électorale, pas assez conscients de leurs responsabilités pour élire, dans les délais, un président de la République, c'est une substantielle récompense que s'octroient néanmoins les élus, assurés en effet de demeurer vissés à leur banc jusqu'en 2017.

C'est vrai que les arguments invoqués pour ce tour de passe-passe, qui en est à sa deuxième édition, ont de quoi ébranler les plus farouchement libérales des convictions. L'armée et la police sont trop occupées à affronter le terrorisme jihadiste pour garantir un scrutin dans l'ordre et le calme, fait-on valoir ; et laisser mourir de sa belle mort l'Assemblée, ce serait creuser plus profond encore la tombe des institutions. N'aura-t-on fait, en définitive, que se rabattre sur un moindre mal ? Oui certes, mais seulement si on passe l'éponge sur les antidémocratiques, les indignes manœuvres qui ont eu pour résultat d'en arriver là. Ceux-là mêmes qui, à coups de défaut de quorum, ont bloqué l'élection présidentielle, on les voyait hier jouer les vierges effarouchées, se refusant à cautionner, par leur présence dans l'hémicycle, l'infamie de l'Étoile. C'est moi ou le chaos, affirmait déjà Bachar el-Assad aux tout premiers jours de la rébellion syrienne ; et après avoir lâché dans la nature les terroristes islamistes qui croupissaient dans ses geôles, c'est précisément en moindre mal qu'il peut se poser aujourd'hui face à un Occident que fait trembler le phénomène Daech.

La leçon, on le voit, n'a pas été perdue pour tout le monde. Car non seulement le général Michel Aoun persiste à ne concevoir d'autre président que lui-même, quitte à laisser dépérir, dans les limbes du vide, le plus précieux de ces droits des chrétiens dont il se veut pourtant le vaillant, sinon l'unique défenseur; mais l'épouvantail Daech offre à ses alliés du Hezbollah – parti éminemment théocratique affichant son obédience iranienne et se comportant, depuis des années, en État dans l'État – l'occasion inespérée de se poser en bouclier de l'État.

Pour toutes ces raisons, la théorie du moindre mal ne tient la route que si le Parlement, entré dans sa troisième vie, fait de l'élection présidentielle sa priorité absolue. Seul cet événement peut augurer en effet d'un retour, même progressif, à la normalité constitutionnelle. Seul peut-il, surtout, redonner consistance à un pacte national durement malmené par l'effilochement du rôle des chrétiens d'une part, les tensions sunnito-chiites d'autre part. Faute de quoi, le gouvernement, ultime représentation du pouvoir exécutif, serait à la merci d'une démission massive de ministres, procédé déjà utilisé en 2006 contre le cabinet Siniora. On aurait ainsi pris prétexte du pis-aller pour en venir délibérément au pire. Le pire étant ce fantomatique projet d'Assemblée constituante visant à une renégociation du pacte de 1943 sur la base des trois tiers et non plus du fifty-fifty : idée qui suscite les foudres du patriarche maronite et dont se défend toutefois le Hezbollah.

Œuf-tomate : frugale à souhait était la niçoise énergiquement servie hier aux députés. Si l'on n'y prend garde toutefois, c'est une inextricable et peu ragoûtante salade libanaise qui risque de devenir notre quotidien.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Il faut dire qu'ils ne l'ont pas volée, les députés, cette pluie d'œufs et de tomates par laquelle de courageux manifestants, bravant les brutalités policières, ont tenu à dire leur indignation face à cette nouvelle prolongation du Parlement intervenue hier. Pas assez démocrates pour voter une loi électorale, pas assez conscients de leurs responsabilités pour élire, dans les délais, un président de la République, c'est une substantielle récompense que s'octroient néanmoins les élus, assurés en effet de demeurer vissés à leur banc jusqu'en 2017.
C'est vrai que les arguments invoqués pour ce tour de passe-passe, qui en est à sa deuxième édition, ont de quoi ébranler les plus farouchement libérales des convictions. L'armée et la police sont trop occupées à affronter le terrorisme jihadiste pour garantir un...