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Nos lecteurs ont la parole - Joseph Haddad

Merci à l’artiste... Au moins cela

Non, les raisons de la stagnation de notre pays ne sont pas exclusivement politiques, religieuses et économiques. Elles sont aussi inexorablement liées au sens civique, à la discipline et au respect de soi et de l'autre, de ses avis et de ses modes d'expression, en l'occurrence l'expression artistique. Et malgré la floraison artistique remarquable que connaît notre pays depuis quelques années, ce respect bat en retraite sous l'effet de comportements sociaux fort peu flatteurs. Ceux-ci ont, une fois de plus, gâché la soirée d'août consacrée à la représentation de La Musica deuxième de Marguerite Duras, avec Gérard Depardieu et Fanny Ardant, au Casino du Liban.
Je voudrais, au passage, souligner le fait que le titre de la pièce n'était mentionné nulle part sur le billet – juste Depardieu et Ardant en gros caractères. Je ne demande à personne d'être familier avec l'œuvre de Marguerite Duras, mais un intérêt minimum pour le titre d'une pièce à laquelle on assiste ne devrait-il pas être primordial?
Bref, M. Depardieu et Mme Ardant commençaient à peine à échanger quelques mots lorsque, patatras, la sonnerie d'un téléphone retentit, avant d'être suivie par une deuxième, puis une troisième, puis une quatrième, à intervalles réguliers, sans qu'aucun de leurs propriétaires ne soit affecté par la gêne causée. Sept notifications WhatsApp plus tard, la déconcentration du public était telle que même Depardieu et Ardant furent déboussolés – choisissant poliment de masquer leurs rires et habilement de camoufler l'embrouillement de texte.
Ah bon, ils se sont déconcentrés ? Me répondraient nombre de spectateurs qui, noyés dans leurs News Feed, illuminaient la salle obscure des écrans de leurs portables, telles des étoiles dans le ciel. Peu importe le déroulement de la pièce, évidemment, puisqu'on est là rien que pour pouvoir dire au prochain dîner mondain qu'on a vu Depardieu en chair et en os. Mais, entre vous et moi, je rêvais que M. Gérard Boule-de-Nerfs pète un câble à cause des téléphones.
Comment ne pas mentionner également la demoiselle qui se croit obligée de sortir répondre au téléphone à la copine qui ne peut pas attendre cinquante misérables minutes, et ce, en enfonçant bien ses talons dans le tapis pour que ça fasse boom à chaque pas...
Pendant ce temps, les vigiles, comme s'il ne leur suffisait pas de tourner en rond aux portes d'entrée pour bien déconcentrer le public, semaient la terreur en zyeutant tout spectateur qui daignait tourner sa tête vers eux – mais nous le leur pardonnons, ils sont gentils, ils ont laissé rentrer des gens qui avaient trois quarts d'heure de retard. Ce sont précisément ces gens-là qui, débarquant en plein milieu de représentation en se fichant royalement de ce qui se passe sur scène, genre yalla chefnekon, iront s'asseoir à leurs places en bousculant les spectateurs qui, à leur tour, manifesteront leur agacement en chuchotant très, très, très fort.
Mais le clou du spectacle – car le spectacle auquel j'ai assisté n'était finalement pas une pièce de Marguerite Duras dont je n'aurai pas pu suivre une traître minute, mais plutôt le défilé, le carnaval, le festival de l'irrespect – était l'exode de la populace vers la sortie, lorsque la régie a tamisé les lumières pour clore la pièce, avant même qu'Ardant et Depardieu n'aient pu revenir faire leur révérence sous les ovations de spectateurs qui n'auraient pas eu la classe d'éteindre les sonneries Julio Iglesias de leurs fichus portables à leur arrivée au Casino.
Pour quelqu'un qui, comme moi, se bat continuellement pour la cause et la reconnaissance artistiques, les comportements dont j'ai été témoin ce soir-là traduisent un irrespect total, surtout de la part d'un pays où j'ai vécu, appris et créé pendant plus de vingt et un ans.
Faire évoluer un pays ne consiste pas uniquement à résoudre des problèmes politiques. C'est aussi et d'ailleurs ça commence par soigner des détails, de tout petits efforts qui, croyez-moi, font toute la différence, tant au sein de notre société qu'aux yeux des étrangers. Comme rester sur place pour remercier les acteurs qui se sont démenés pour nous distraire, sans donner priorité aux embouteillages du retour. Apprendre à ne plus se jeter 2 kilos de maquillage sur la tronche pour aller à la poste. Arrêter de faire des doigts d'honneur aux conducteurs qui vous reprochent de rouler à contresens. Comprendre que payer pour obtenir sa musique est une preuve d'amour pour l'artiste. Prendre la décision drastique de ne plus vomir sa vie privée sur Facebook. Laisser les gens faire sous les draps ce que bon leur semble, avec qui ils le souhaitent parce que ça ne nous regarde strictement pas. Songer à la triste image de notre pays que nous renvoyons à Ardant et Depardieu au lieu de songer maladivement à notre propre image que nous massacrons à grands matraquages de selfies affreux. Et là, mes amis libanais, nous pourrons dire que notre pays a fait un pas en avant.

Non, les raisons de la stagnation de notre pays ne sont pas exclusivement politiques, religieuses et économiques. Elles sont aussi inexorablement liées au sens civique, à la discipline et au respect de soi et de l'autre, de ses avis et de ses modes d'expression, en l'occurrence l'expression artistique. Et malgré la floraison artistique remarquable que connaît notre pays depuis quelques années, ce respect bat en retraite sous l'effet de comportements sociaux fort peu flatteurs. Ceux-ci ont, une fois de plus, gâché la soirée d'août consacrée à la représentation de La Musica deuxième de Marguerite Duras, avec Gérard Depardieu et Fanny Ardant, au Casino du Liban.Je voudrais, au passage, souligner le fait que le titre de la pièce n'était mentionné nulle part sur le billet – juste Depardieu et Ardant en gros caractères. Je...
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