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Liban

Un pan d’église déraciné

Le patriarche Raï au chevet des réfugiés, dans le centre chaldéen.

C'est en Irak que l'église du monde arabe souffre aujourd'hui. C'est là que la Passion du corps mystique du Christ se renouvelle, suivant la règle posée par saint Paul qui veut que « quand un membre du corps souffre, tout le corps souffre ».
Poignant. Et saisissant. Il n'y a pas de mots plus forts pour décrire ce que nos yeux ont vu hier de la détresse d'un pan d'église déraciné du lieu où la main du Père l'avait planté.
Ils ont quitté en hâte et ont tout perdu. Tel cet homme de Qaraqosh qui ne se console pas d'avoir oublié d'emporter dans sa hâte, dans la tragique nuit du 6 au 7 août, l'or qu'il cousait dans son matelas. « Je savais que les temps étaient durs, nous a-t-il expliqué les yeux égarés, et je convertissais en or chaque dinar que je gagnais. » Pfttt... Ou encore cet homme qui, ayant fui une première fois Bagdad vers Mossoul, a dû fuir une deuxième fois vers Erbil, et qui n'a plus rien à perdre... littéralement plus d'objets à lui. Souffrance terrible, et pourtant sans mesure par rapport à celle que ressentent ceux qui ont perdu non pas quelque chose, mais quelqu'un, ou qui ont laissé leur âme derrière eux.

 

Des retardataires
Au demeurant, on continue à fuir de Qaraqosh et de certains villages de la plaine de Ninive, raconte un déplacé. Les « retardataires » de l'exode fuient la nuit. Car le jour, ils vivent terrés dans leurs maisons et évitent d'apparaître aux fenêtres.
Le mot de « nakba », de catastrophe utilisé par les Palestiniens pour décrire l'exode de 1948, est spontanément repris par le patriarche Louis Raphaël Sako, le chef spirituel des chaldéens, pour décrire ce qui s'est produit par vagues successives, depuis deux mois, et comment un peuple entier a été expulsé de son sol, comme si de rien n'était, sous l'œil impavide de la communauté internationale. Tour à tour, les patriarches et leurs assistants expliquent, dans les abris relevant de leur autorité, les mesures prises pour coordonner les secours, à l'arrivée des populations expulsées par l'État islamique.


Pour moi qui ait vécu la guerre, cet exode rappelle un autre, à plus petite échelle, qui s'est produit au Chouf, il me rappelle le spectacle de la population de Brih arrivant désemparée à Furn el-Chebback. Les cultivateurs, les commerçants, les entrepreneurs, les instituteurs, les épouses de la plaine de Ninive seront-elles condamnées, faute d'obtenir le gros lot, un droit d'asile en Europe, à se reconvertir dans les petits emplois d'Erbil ou devenir concierge, comme cela est arrivé chez nous ? Par-delà les déclarations factices et les semblants de réconciliation, qui peut réparer l'irréparable rupture humaine de l'absence ?
L'exode rappelle aussi celui des centaines de milliers de Syriens qui ont trouvé refuge chez nous. À la seule différence que les Irakiens chrétiens ont été déracinés et expulsés d'une région où ils se trouvaient depuis deux mille ans vers une autre région de leur propre patrie, comme du bétail ou des choses dont on peut disposer ; et dans certains cas, dont on a disposé avec obscénité.


Sous le soleil de plomb et le vent brûlant du mois d'août à Aïnkwa, la banlieue chrétienne d'Erbil, où les températures peuvent atteindre 50 °C, autour de l'église Saint-Joseph de l'évêché chaldéen comme dans les églises des assyriens et des syriaques, qu'il y ait l'air conditionné ou pas encore, le désœuvrement des hommes et les yeux las et interrogateurs des femmes sont des signes tragiques. La détresse morale est encore plus cruelle que la détresse matérielle. Seuls les enfants survivent et rient, inconscients du drame. Pour eux, c'est congé. Pour les adultes, cette épreuve ne sera supportable que si elle reste courte. Jusqu'à quand ? Qu'on me donne un visa et que je parte de cet enfer !

 

(Repère : Qui sont les chrétiens d'Irak ?)

 

Abnégation
Pourtant, avec des prêtres qui font preuve d'une abnégation admirable, et qui sont à pied d'œuvre de 7 heures du matin à 1 heure après minuit, avec des bénévoles irakiens et étrangers qui se dépensent sans compter, les secours s'organisent. Des dispensaires de fortune s'aménagent sous des tentes, des souffleries et des compresseurs d'air conditionné font leur apparition, notamment autour du « camp » de Mar Shmoni. Mais il y a encore beaucoup d'efforts à déployer pour sortir les réfugiés les plus mal lotis des décors de fin du monde où ils se trouvent. C'est le cas en particulier de ceux qui ont trouvé provisoirement abri dans un grand bâtiment inachevé situé non loin de l'évêché chaldéen, dont les espaces encore ouverts sont compartimentés par des rideaux de fortune, des matelas et des couvertures, des toiles de tente et des cirés de cuisine, des tabourets et des tables de rebut... comme ces ruines de cinéma où traînent les survivants d'une explosion atomique.

 

« À Mossoul, 700 femmes yazidies ont été vendues sur la place publique à 150 dollars pièce... »

 

Nous sommes tous des chaldéens
« Aujourd'hui, nous sommes tous des chaldéens d'Irak », a lancé, dans sa catéchèse hebdomadaire, faite à partir de l'église Saint-Joseph, le patriarche Raï. « Aujourd'hui, l'Église en Irak complète dans son corps ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps qui est l'Église. Aujourd'hui par leurs souffrances, les chrétiens en Irak rachètent leur patrie. » Adressé à des chrétiens écorchés vifs par la douleur du déracinement, de la colère et du désespoir, le message d'espérance était osé. Mais il a été bien accueilli par un peuple humble qui sait encore baiser la croix ou la bague des patriarches et des évêques se frayant un passage au milieu de lui, caressant les joues des tout petits, bénissant leurs enfants et faisant un furtif signe de la croix sur leurs fronts. Et de cette bénédiction, les yazidis réfugiés à Erbil n'ont pas été privés non plus, puisque le fils de leur émir, présent à la catéchèse, a reçu très discrètement des patriarches un don en espèces de plusieurs dizaines de milliers de dollars, pour assister les réfugiés martyrisés de sa communauté.


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C'est en Irak que l'église du monde arabe souffre aujourd'hui. C'est là que la Passion du corps mystique du Christ se renouvelle, suivant la règle posée par saint Paul qui veut que « quand un membre du corps souffre, tout le corps souffre ».
Poignant. Et saisissant. Il n'y a pas de mots plus forts pour décrire ce que nos yeux ont vu hier de la détresse d'un pan d'église...

commentaires (3)

Et Obama a envoyé 300 soldats de plus pour éradiquer les islamistes. C'est un Charlot de première ... Les frappes , oui, c'est un acte, insuffisant pour neutraliser les islamistes, car ils sont à cheval entre la Syrie et l'Irak. En Syrie, ils sont très forts et le Hezbollah le sait très bien !!!!

FAKHOURI

14 h 25, le 21 août 2014

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Commentaires (3)

  • Et Obama a envoyé 300 soldats de plus pour éradiquer les islamistes. C'est un Charlot de première ... Les frappes , oui, c'est un acte, insuffisant pour neutraliser les islamistes, car ils sont à cheval entre la Syrie et l'Irak. En Syrie, ils sont très forts et le Hezbollah le sait très bien !!!!

    FAKHOURI

    14 h 25, le 21 août 2014

  • ET L'HISTOIRE SE RÉPÈTE ! HIER LES FANATIQUEMENT EXITÉS... AUJOURD'HUI LES FANATIQUEMENT ENRAGÉS !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 35, le 21 août 2014

  • Frissons....

    lila

    09 h 12, le 21 août 2014