À force d'imagination et d'acharnement, elles auront fini par tout pourrir, ces générations politiques qui, depuis l'indépendance, se succèdent en redoublant d'inconscience et de médiocrité.
L'une après l'autre, les hérésies constitutionnelles ont rendu impraticable une démocratie libanaise imparfaite certes, mais qui faisait tout de même figure de borgne dans un environnement d'aveugles. Sous couvert de lutte pour la libération de la Palestine, on a ouvert la porte à la guerre civile, comme aux invasions et occupations diverses du sol national ; près d'un demi-siècle plus tard, c'est d'ailleurs le même refrain de résistance qui sert d'alibi à l'aberration milicienne. Violé par mille et un groupuscules armés aux ordres de puissances rivales, le sol national en est aujourd'hui à essuyer, tout à la fois, les coups de l'aviation syrienne et de l'artillerie israélienne, sur fond de carnage dans la bande de Gaza.
Le criminel gâchis ne s'arrête pas là. Non contents d'assassiner lentement un petit paradis de pays, c'est à la vie quotidienne des citoyens que des responsables indignes s'en sont pris, les accablant, comme à dessein, de privations. Pire encore, d'humiliations. Deux décennies et demie après la fin de la guerre, une longue tradition de prévarication continue de priver le Liban d'un réseau électrique digne de ce nom. L'eau courante étant aux abonnés absents, c'est auprès des exploitants de puits artésiens très peu regardants sur l'hygiène qu'il faut se ravitailler ; et la carence aidant, c'est le liquide de vie tout court qui menace maintenant de manquer dans ce qui fut le château d'eau du Proche-Orient.
Évaporé comme par magie, notre or bleu ? Le noir, tout récemment dépisté et qui dort au fond de la Méditerranée, ne vaut guère davantage pour le moment, la prospection se trouvant retardée par les querelles de chiffonniers entre chefs de clan éternellement à l'affût des bonnes affaires et prétendant défendre vaillamment les intérêts de leurs communautés. Si âpre est la course aux contrats et aux commissions, si bien établies sont les réputations d'affairisme que cet or-là, il vaudrait mieux, tout compte fait, le laisser dormir longtemps encore, même si les finances publiques en ruine s'accommoderaient bien de telles ressources, aussi prodigieuses qu'inespérées.
À la plaie de l'affairisme s'ajoute celle d'un clientélisme qui, entre autres méfaits, a conduit des leaders politiques à truffer l'administration de partisans, autant de ronds-de-cuir en surnombre, improductifs, absentéistes, arrogants et de surcroît vénaux. C'est pour la tranquillité de ces parasites que paient tous les fonctionnaires honnêtes : ceux-là précisément que l'État en faillite s'avère incapable, faute de fonds, de rémunérer justement, ce qui nous vaut une cascade sans fin de grèves syndicales. Particulièrement grave, à cet égard, est la situation de l'enseignement, ce véritable saint des saints. Examens officiels compromis, rentrée incertaine : après la dérive de l'école publique, c'est à l'Université libanaise que s'installe la honte, des fractions politiques se disputant en effet la gratitude, pour ne pas dire l'allégeance, des doyens de faculté attendant d'être désignés.
Il faut croire que ce n'était pas encore assez de pousser les jeunes au désespoir et à l'émigration en leur assignant pour tout avenir la pérennité de la crise. C'est désormais aux sources du savoir que l'on instille le venin de la politique.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
L'une après l'autre, les hérésies constitutionnelles ont rendu impraticable une démocratie libanaise imparfaite certes, mais qui faisait tout de même figure de borgne dans un environnement d'aveugles. Sous couvert de lutte pour la libération de la Palestine, on a ouvert la porte à la guerre civile, comme aux invasions et occupations diverses du sol national ; près d'un demi-siècle plus tard, c'est d'ailleurs le même refrain de résistance qui sert d'alibi à l'aberration milicienne. Violé par mille et un groupuscules armés aux ordres de puissances rivales, le sol national en est aujourd'hui à essuyer, tout à la fois, les coups...


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