Bienvenue à Beyrouth. L'avion atterrit, mais pourquoi ce silence ? Ah voici des mains timides qui applaudissent votre arrivée. Votre voisine fait la moue : « Ces Libanais, dit-elle, quels barbares ! » Son téléphone sonne : « Hi, kifak, ça va ? Yalla, je suis là, ciao », une phrase cliché pour décrire le discours libanais ces jours-ci mais qui charrie beaucoup de sens. Le trilinguisme en effet surgit dans les conversations, avec des petits « déjà », « anyway » et « no way ».
Bienvenue au Liban de la nouvelle génération ! La foule de gens autour de vous à l'aéroport est constituée, en majorité, de Libanais comme vous. Nous les balayons du regard, mais eux, en classe économie, sont très occupés avec leur iPhone multicolores.
Eh oui, nous voici au Liban. En sortant, nous empruntons la « nouvelle » autoroute, version plus classe pour cacher la pauvreté de notre Liban. À 500 mètres de là, le luxe s'affiche. Eh oui, c'est ça notre Liban, le pays des contradictions.
Nous répétons que les années passées étaient meilleures que notre présent et que nous avons envie d'y revenir. Pourtant, certains refusent d'applaudir dans l'avion, répondent au « 3aweifeh » ou au « marhaba » avec un « bonjour » orgueilleux et optent pour un Lindt au lieu du Ghandour qu'ils dévorent à la maison.
Le Liban, c'est l'ouverture, c'est Paris, c'est la Suisse, c'est toujours l'image d'une autre idole que nous trouvons digne de notre copier/coller. Nous nous percevons tellement différents que nous dédaignons le racisme de l'Occident. « Nous avons de la classe » signifie que nous avons un cigare à la main et la Rolex (authentique ou fausse) au poignet, entourés de nos enfants gâtés pianotant sur la plus récente tablette tactile, en attendant le valet parking. « Ne tirez pas la langue les enfants. » Mais quelle langue ? Le trilinguisme est beau, mais notre langue arabe ne doit pas céder la place aux autres langues ou, pire encore, disparaître.
Élection présidentielle pour un meilleur Liban ? Nous entamons illico les mêmes discours haineux parce que le Libanais doit discuter ;
être apolitique reviendrait à se marginaliser, et un Libanais politiquement marginalisé, c'est un blasphème.
Être libanais, c'est être pour certains une personne qui vit dans le mensonge et se révolte pour la vérité, qui copie l'identité occidentale puis défend son arabité, qui fait l'éloge de son pays et le critique le lendemain. Schizophrénie ? Hypocrisie ? Superficialité ? Non, au Liban existent en premier des gens conscients et simples, cherchant la lueur du lendemain. Au Liban, il y a aussi la pauvreté, l'amour et l'entraide ; il y a un peuple qui a subi de longues années de guerre et de souffrance, qui cherche des membres de sa famille aux quatre coins du monde, un peuple invincible qui s'acharne à renaître chaque jour des cendres de la vie sociale libanaise.
Nos lecteurs ont la parole - Jana Aouad
À la libanaise
OLJ / le 13 mai 2014 à 00h00


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Madame. En lisant votre article, j'avais envie de dire: arrêtez d'être si sévère avec les libanais… qui se débattent comme ils peuvent avec la vie, le quotidien, la mort, l’imprévu et la routine… certes, chacun à sa manière, une manière bien particulière pour certains, plus pathétique pour d’autres et certainement pas facile, pour tous… et puis j’ai lu votre conclusion et j’ai beaucoup aimé. A mon avis le libanais se résume dans votre dernière phrase. Merci.
10 h 24, le 13 mai 2014