Après l'Athènes de l'Antiquité, le monde petit à petit choisit la démocratie. Les préceptes de liberté et d'égalité se généralisent. À l'instauration de la Ire République, celle qui trancha la tête à un monarque en exercice, on se rappela les événements sanglants qui eurent lieu à l'époque et on s'empressa d'ajouter, pour avoir bonne conscience, une troisième règle, la fraternité. Il est possible que les paroles belliqueuses et très peu fraternelles de La Marseillaise composée à cette occasion, comme par exemple «aux armes citoyens», ou bien «égorger nos fils et nos compagnes», ou encore «qu'un sang impur abreuve nos sillons», aient justifié encore plus cet ajout charitable.
Avec pour prétexte le modernisme et l'efficacité à tout prix, une automatisation systématique des moindres actes de la vie s'est mise en place dans ces démocraties. En Europe par exemple, on passe son temps à consulter son courrier électronique ou introduire des cartes dans toutes sortes de machines pour mettre à jour, acheter, payer, vérifier, contrôler et valider absolument tout sans être obligé d'adresser la parole à quiconque. Cette déficience de la communication a eu pour conséquence un affaiblissement de la fraternité. Autrement, les pays développés appliquent la liberté et l'égalité d'une manière exemplaire. Pour preuve, l'accueil qu'ils font aux immigrants venant de tous les pays.
Chez nous, la liberté et l'égalité se cherchent à la loupe. La fraternité en revanche est très présente, un peu trop peut-être, mais passons. Avec elle on se salue, on parle, on discute, on raconte, on se plaint, on sourit, on oublie et il arrive même que l'on pardonne. À se demander si, avec quelques mises au point, la fraternité à elle seule ne serait pas un système politique parfaitement valable, plus sympathique en tout cas que tous les autres. Fraternité, les synonymes sont nombreux: amour du prochain, charité, solidarité, amitié, entente, on en passe, tous applicables et appliqués chez nous plus souvent qu'on ne le pense, sauf quelques étincelles par-ci par-là dues à des mauvais contacts.
La manifestation de la compassion pour la douleur des proches d'un défunt est universelle. Elle se traduit partout par des commémorations en souvenir ou en l'honneur de personnes chères ou importantes disparues et, le plus communément, par des simples condoléances. Chez nous, ce n'est pas le cas. Les condoléances sont des événements majeurs, il n'est pas question de les rater. Il y en a qui les appellent des mondanités, mais c'est des mauvaises langues. Il n'empêche que les hommes se mettent en complets gris ou bleu foncé qu'ils ne portent qu'à cette occasion et se nouent une cravate. Les femmes sont en robes noires et rivalisent d'élégance à force de chaussures à talons aiguilles, sautoirs, bracelets et boucles d'oreilles. Ce qui, ajouté à la mine affligée qu'elles prennent, du moins en arrivant, multiplie par dix leur charme et leur mystère. Une enquête du ministère de l'Économie nationale a révélé que le jour des condoléances d'une notabilité quelconque les chiffres d'affaires des coiffeurs pour dames et des salons de manucure-pédicure ainsi que la vente de parfums et même des dentifrices font un bond de cinquante pour cent. Mais il ne faut pas croire les chiffres officiels.
Le chagrin manifesté par des embrassades à étouffer un ours avec, pour les plus habiles, une larme furtive au coin de l'œil et on aborde des choses sérieuses, conformes à un protocole bien établi. Hormis les cousins, tantes, beaux-frères et brus qui se tiennent près des plus affectés, les personnes convaincues de leur propre importance se croient obligées de s'en rapprocher le plus possible. Petit à petit l'atmosphère se détend et on passe à l'activité préférée de tous: le commérage.Tout est su de tous dans les moindres détails comme dans un bilan des comptes d'une banque. Les condoléances rassemblent les parents proches et éloignés, les collègues et les concurrents, les voisins et les curieux, les gens des partis alliés et ceux des partis adverses. C'est l'agora de l'ancienne Athènes et parfois le sort du pays s'y décide. Étant donné la contribution de ces réunions à l'entente nationale, il est paraît-il question d'instaurer une fête nationale, avec chômage officiel, appelée «jour des condoléances».
À la fin de l'éprouvante journée, le défunt, s'il pouvait parler (pourtant on sait qu'il ne parle pas, pas plus qu'il n'entend, malgré le fait que dans l'oraison funèbre on l'ait tutoyé), dirait: «C'est fou ce que j'étais important pour attirer tout ce monde.» Les proches rentreront chez eux effondrés, en se demandant pourquoi ils ont été les seuls à être frappés par le malheur.


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