En période de crise existentielle, savoir faire preuve de discernement dans son analyse d'une situation donnée, de manière à distinguer l'essentiel du secondaire, est une démarche impérative si l'on veut éviter des erreurs stratégiques, lourdes de conséquences. Cela s'applique à la perception qu'il convient d'avoir du 14 Mars. Car dans une perspective historique, ce mouvement souverainiste constitue bien plus qu'une simple alliance à caractère politicien. Il représente, au contraire, un sursaut national, une prise de conscience citoyenne cristallisée autour d'un projet politique fédérateur, transcommunautaire, fondé sur une vision du Liban caractérisée par le pluralisme, l'ouverture sur le monde, le respect des libertés publiques et individuelles, la culture du lien et de la paix...
À l'ombre des révolutions populaires dans le monde arabe, de la guerre syrienne, des ambitions hégémoniques du régime iranien et du comportement politique du Hezbollah entraînant le Liban sur la voie d'une société guerrière engluée dans des conflits sans horizons, où en est aujourd'hui le 14 Mars ? Neuf ans après la révolution du Cèdre, quelle ligne de conduite le 14 Mars devrait-il suivre afin de faire face aux défis actuels, nés des tensions régionales et de la propension du Hezbollah à considérer que le pays est sa propriété privée ? Quels sont les paramètres qui ont permis d'enclencher au printemps 2005 la dynamique de ce qui deviendra le courant, ou l'esprit, du 14 Mars, et pour quelles raisons ces facteurs ne sont plus aujourd'hui opérants ?
L'ancien député Élias Atallah, président de la Gauche démocratique et membre du secrétariat général du 14 Mars, expose dans une interview à L'Orient-Le Jour son analyse de la dimension historique du mouvement du 14 Mars. Ancien membre dirigeant du Parti communiste libanais, et l'un des fondateurs au début des années 80 – avec Georges Haoui – du Front national de résistance contre l'occupation israélienne (liquidé par le Hezbollah, avec la complicité du pouvoir syrien), Élias Atallah a contribué à la genèse du 14 Mars et a suivi de près son évolution.
« Le 14 Mars, souligne notamment Élias Atallah, a été, au printemps 2005, un instant de lien, de conjonction unique, entre une certaine réalité politique dans le pays et l'émergence d'une conscience citoyenne, fruit des aspirations de la population. Cette réalité politique et l'émergence d'une conscience citoyenne étaient à l'époque au même niveau. L'élément moteur de l'histoire est la conscience citoyenne et sans elle, dans le cas du Liban, il n'y aurait pas eu de dynamique du 14 Mars. À l'époque, il n'y a pas eu de difficultés à convaincre la population à agir. »
Pour l'ancien député, c'est la conjonction entre la réalité politique et la prise de conscience citoyenne qui a permis d'enregistrer des victoires importantes, notamment le retrait syrien et la mise en place d'une commission d'enquête internationale, puis le Tribunal spécial pour le Liban en vue de faire la lumière sur l'assassinat de Rafic Hariri. « Cette conjonction s'est traduite par le dépassement des spécificités particulières ou communautaires, et la prise de conscience citoyenne avait même atteint certains éléments au niveau de l'État, souligne l'ancien député. L'adversaire, représenté par l'axe syro-iranien, s'est toutefois rapidement préparé à la contre-offensive pour saper les acquis du 14 Mars. Deux obstacles se sont progressivement dressés sur la voie du 14 Mars. Le premier est d'ordre interne à ce mouvement, du fait de la réapparition des spécificités et de l'esprit de groupe ("assabiya"). Le second obstacle a été d'ordre externe et s'est manifesté par le plan diabolique de l'ennemi – et j'emploie ici le terme ennemi et non pas adversaire, en toute connaissance de cause – pour qui la conception, ou l'idée, nationale ne signifie rien. »
Partant des développements de ces dernières années, Élias Atallah relève que « le Hezbollah s'est substitué à l'occupation syrienne ». « L'occupation a été remplacée par le diktat qui hypothèque la volonté nationale, a affirmé l'ancien député. Ce diktat s'exerce aussi sur certains services étatiques. »
La montée de l'extrémisme
Quelle voie le 14 Mars devrait-il donc suivre pour faire face au diktat du Hezbollah? Le président de la Gauche démocratique souligne dans ce contexte que le pays est actuellement le théâtre d'une montée des courants extrémistes « en raison de l'absence d'une dynamique semblable à celle du 14 mars 2005 ».
« La logique de la confrontation armée et celle de l'extrémisme armé se rejoignent objectivement et font le jeu du projet diabolique qui vise le Liban, souligne Élias Atallah. La confrontation pacifique est beaucoup plus efficace que la confrontation armée, mais elle nécessite une dynamique capable de faire face au projet du Hezbollah. Si la confrontation pacifique globale n'est pas possible dans le contexte présent, il faudrait alors, auquel cas, initier des situations susceptibles de paver la voie à un processus politique équivalent à celui qui a marqué la phase ayant précédé et suivi l'assassinat de Rafic Hariri. »
M. Atallah affirme qu'il faut miser à cet égard sur les nouvelles générations. « Le 14 Mars, souligne-t-il, est un modèle à suivre au plan des objectifs et des moyens, afin de s'en inspirer et de créer une dynamique semblable qui permettrait de faire face au projet du Hezbollah. Le Hezbollah impose son diktat qui hypothèque la décision nationale dans le but de défendre les intérêts de l'Iran et du régime syrien. Bachar el-Assad a détruit la Syrie en brandissant le slogan de la défense du régime, et le Hezbollah détruit le Liban pour défendre le régime syrien et les intérêts de l'Iran. Le Liban n'existe pas dans ce projet. »
Le Hezbollah ne sera pas le même
L'ancien député relève en outre qu'au terme du conflit en Syrie, le Hezbollah ne sera pas le même. « Lorsqu'il a engagé un conflit avec Israël (en juillet 2006), le Hezbollah est retourné de ce conflit en réorientant ses armes vers l'intérieur, relève Élias Atallah. En retournant de Syrie, il sera encore pire. D'où la nécessité d'une confrontation à caractère national, d'un soulèvement, d'un sursaut de conscience afin de faire face au projet du Hezbollah. Mais l'intifada populaire requise doit sentir qu'elle bénéficie d'un encadrement politique adéquat qui dépasse les considérations politiciennes. »
M. Atallah précise à ce propos que « lorsque la place du 14 Mars (allusion à la place de la Liberté, au centre-ville) disparaît en tant que symbole de confrontation à caractère national, la confrontation devient réductrice et individualiste, en ce sens que chacun se replie alors dans son propre milieu régional ou communautaire, comme cela s'est manifesté à Saïda, à Tripoli et à Ersal. Par contre, lorsque la dynamique du 14 Mars était en marche, c'est ce même public qui venait, lui, à la place du 14 Mars, vers le centre, en l'occurrence vers le centre-ville ».
Pour Élias Atallah, c'est donc la relance de la dynamique, pacifique, de la place du 14 Mars qui pourrait rétablir l'équilibre avec le projet du Hezbollah et qui pourrait aboutir réellement, par le fait même, à un gouvernement et un président reflétant l'esprit de la révolution du Cèdre.
Le président de la Gauche démocratique souligne dans ce cadre que la voie à suivre est claire : relancer la dynamique du 14 Mars, réactiver l'esprit de la révolution du Cèdre. Le moyen adéquat est tout aussi évident : la confrontation pacifique. Le débat porte donc sur la détermination du chemin à suivre pour assurer l'efficacité de l'action, ce qui nécessite, précise-t-il, d'avoir une vision claire des enjeux. Ou, en d'autres termes, de savoir faire preuve de discernement dans sa perception du combat en cours.
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Pour avoir cette dynamique il faut aussi savoir dire non au moment même et le soutenir avec une descente dans la rue adéquate pour montrer aux ennemis du pays que rien ne passera plus car le peuple a parlé. Quand est ce que le 14 Mars a dit non au Hezbollah? Il semble que nous sommes revenu a la politique des compromissions et des arrondissements des angles. Elle a foire par le passée et foirera encore a présent. Seul les FL ont montré une consistance et reste sur les principes qu'elles se sont tracées depuis Cheikh Bachir. Les autres pfffffuit!!!
13 h 10, le 28 mars 2014